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LE PHILOBIBLION.

Nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur donnant la notice littéraire que M. Cocheris a consacrée au Philobiblion, et qui termine l'introduction de la nouvelle édition du livre rare et singulier que nous livrerons sous quelques jours à la curiosité des bibliophiles.

Le Philobiblion de Richard de Bury est ce que les Anglais appellent de nos jours une autobiography. C'est peut-être le premier monument littéraire de ce genre au moyen âge dans lequel un auteur entremêle ses pensées et les événements qui ont agité sa vie; aussi n'est-ce † le côté le moins original du livre singulier que nous publions aujourd'hui. Sans être un de ces hommes que la nature crée dans un temps qui n'est point fait pour eux, Richard de Bury semble cependant mériter des éloges plus que tous les écrivains de son † nous dirions presque de son époque. Son œuvre est certainement remplie de subtilités, sans doute on y retrouve une affectation de langage qui fut si fort de mode un siècle plus tard, à la cour d'Élisabeth ; mais si la forme est parfois ridicule, le fond est louable et digne d'estime. L'un des plus grands mérites de l'auteur est de connaître la décadence de son siècle et de la signaler. Il nous montre dans son prologue les étudiants, découragés par la misère, abandonnant les lettres pour les arts mécaniques, et recherchant la fortune que la science donne bien rarement. Il nous signale cette aptitude mercantile qui déjà s'était emparée des esprits en Angleterre, et qui devait être un jour la source de sa richesse. Pour combattre cette fâcheuse tendance, il s'efforce de faire partager aux étudiants sa passion pour les livres; il tient à leur prouver que les livres sont au-dessus de tous les biens de la terre, au-dessus du roi, du vin et des femmes ! Nous doutons que ceux à qui il s'adressait fussent assez sages pour partager un enthousiasme si exclusif. - : Nous préférons la comparaison qu'il établit entre les livres et les professeurs. « Ce sont des maîtres, dit-il, qui nous instruisent sans verges et sans férules, sans cris et sans colères, sans costume et sans argent. Si on les approche, on ne les trouve point endormis, si on les interroge, ils ne dissimulent int leurs idées, si on se trompe, ils ne murmurent pas, si on commet une Évue, ils ne connaissent point la moquerie !. » On ne peut s'empêcher de voir dans cette comparaison une épigramme à l'adresse de ses professeurs. Si, comme on le voit, il n'avait point oublié leur conduite, le passage suivant montrera qu'il se rappelait également leurs leçons. « La vérité, dit-il, se présente à notre esprit sans intervalles, d'une manière permanente, et passant † la route spirituelle des yeux, vestibule du sens commun et atrium de 'imagination, elle pénètre dans le palais de l'intelligence, où elle se lie avec la mémoire pour engendrer l'éternelle vérité de la pensée*. » Ces deux extraits suffisent pour indiquer le langage quintessencié de notre bibliophile. Son style, qu'il dit formé à l'école des modernes, quelquefois brillant, imagé, énergique, mais toujours clérical et mystique, pèche le plus souvent par une recherche puérile de jeux d'esprit et d'artifices de paroles, un luxe de citations superflues, une enflure parfois ridicule et tellement excessive, qu'elle s'abat, comme dit Montaigne, par l'extravagance de sa force. Il ne démontre la valeur ineffable des livres que pour tirer cette conséquence ruineuse : « Qu'à moins de craindre d'être trompé par le libraire, il faut, dans l'achat des livres, ne reculer devant aucun sacrifice quand l'occasion semble favorable; car si la sagesse, ajoute-t-il, trésor infini aux yeux de l'homme, leur donne de la valeur et que cette valeur soit de celles qu'on ne peut exprimer, il est impossible de trouver leur prix trop excessif*. » Quelle charmante conclusion ! et ne mériterait-elle pas qu'à notre époque où l'on crée des célébrités tout exprès pour leur dresser des statues, les libraires se réunissent pour en élever une à l'auteur d'une si belle maxime ? Le chapitre IV est, sans contredit, l'une des parties les plus importantes du Philobiblion. C'est le tableau vivant de la dissolution morale et intellectuelle du clergé régulier au xive siècle, tableau malheureusement trop fidèle, où le dérèglement des mœurs monacales, l'ignorance des religieux, l'indolence de leur oisiveté sont rendus avec autant de verve que d'originalité. Quelque désir préconçu que l'on ait de trouver le récit exagéré, on ne peut oublier que ces plaintes n'ont point été formulées par un Guillaume de Lorris ou un Jean de Meun, un Gautier Map ou un Langland, mais bien par un homme de qualité, un savant ecclésiastique, un prélat enfin, qui occupait dans le monde politique une position au moins égale à celle qu'il avait conquise dans le clergé. § conséquent, le doute qui nous saisit en lisant les satires des premiers ne peut plus exister en entendant les lamentations du second. D'ailleurs la valeur d'une assertion est toujours relative à l'estime que l'on professe pour l'écrivain, et, dans ce cas, on ne peut douter des sentiments élevés qui guidaient le pieux évêque dans l'exposé de ses reproches. Seulement, comme il ne peut soutenir son style à la hauteur de son indignation, il arrive que le lecteur est beaucoup plus amusé que pénétré, et qu'il sourit quand il devrait blâmer. Il est impossible, en effet, de ne point se divertir à l'histoire malheureuse du livre, racontée par lui-même. Ses infortunes dans les monastères, la haine que lui porte la femme, bestia bipedalis, son état misérable, ses maladies, les opérations que lui font subir les commentateurs, les traducteurs et les plagiaires, forment les incidents d'un récit comique et facétieux, aussi curieux par le style que par les idées, et reflétant avec bonheur les mœurs grossières qu'il s'efforce de peindre. Il continue, dans les deux chapitres suivants, la série de ses diatribes contre les moines, et il n'est pas moins violent dans la critique de leurs imperfections morales qu'il ne l'avait été en blâmant leur paresse. Il s'indigne de leur vie épicurienne, il signale les béatitudes toutes terrestres de leur état monacal, et ne peut leur pardonner de préférer le vin à l'étude « le Liber Bacchus au Liber Codex. » Il les conjure de changer de vie, de donner de meilleurs exemples à la jeunesse, afin qu'elle devienne Socratique par ses mœurs et Péripatéticienne par sa doctrine. Un partisan de Platon et d'Aristote pouvait-il mieux terminer sa péroraison ? Les désastres que la guerre et le despotisme font éprouver aux lettres et aux livres le détournent de ces imprécations. Il déplore avec amertume les pertes irréparables occasionnées par les luttes sanglantes de l'antiquité, et invoque pour le présent et l'avenir le Dieu de la paix. C'est en lisant ce chapitre, où l'auteur rassemble ces souvenirs d'antiquités païennes etjudaïques, que l'on peut dire avec Dibdin : « Que peut-il y avoir de plus heureux pour celui qui tient à la réputation intellectuelle de son pays que de trouver un caractère comme celui de Bury, dans un siècle de fer et de sang, unissant le calme et la

1 Voy. le Philobiblion, chap. I, traduct., page 16 et texte page 207. 2 Voy. le Philobiblion, chap. I, traduct., page 27 et texte page 206.

1 Voy. ie Philobiblion, chap. III, traduct, page 27 et texte page 212.

douceur d'un législateur à la sagacité d'un philosophe, à l'esprit élégant d'un érudit 1 ? » - Le chapitre VIII est, sans contredit, le plus intéressant, en ce qu'il nous initie au caractère même de l'auteur. C'est la partie vraiment autobiographique du Philobiblion. C'est là seulement que nous pouvons apprécier le caractère du bibliophile, c'est là que déborde l'expression de son amour pour les livres, et où malgré lui il nous fait connaître ce que nous n'aurions jamais osé dire nous-mêmes,—que tous les moyens luiétaient bons pour en acquérir.—Quand il avoue ingénûment qu'il était assez puissant pour nuire ou protéger, n'est-ce s faire connaître que sa passion le dominait au point d'enfreindre au besoin es lois de l'honnêteté ? La chronique nous a consacré le souvenir d'une de ses concussions, si l'on peut qualifier par un terme aussi sévère le résultat de ses accommodements entre le ciel et sa conscience. A l'époque où il était garde du scel privé, Richard de Wallingford, abbé de St-Alban, faisait un procès aux habitants dudit lieu, à propos de certaines propriétés que les moines réclamaient comme leur appartenant. Richard de Bury protégea les religieux de toute son influence, et le jugement fut rendu en leur faveur. L'abbé réunit aussitôt le chapitre et rappela les services secrets que venait de lui rendre en cette occasion le garde du scel privé. Il fit entendre qu'il était impossible de ne point le récompenser, et que le seul moyen de lui être agréable était de lui donner quelques manuscrits de la bibliothèque de l'abbaye, et de l'autoriser à acheter ceux qui lui conviendraient. Le chapitre opina comme l'abbé, et on offrit à Bury un Térence, un Virgile, un Quintilien, et le traité de saint Jérôme contre Rufin. Quant aux volumes qui lui furent vendus, ils étaient au nombre de 32 et furent achetés pour 50 livres*. Cette transaction ne plut pas malheureusement à tous les moines de l'abbaye, et quelques-uns se récrièrent, non sans raison, sur ce ue, pour agrandir ses domaines, l'abbé appauvrissait les richesses littéraires e son couvent. Mais les plaintes ne firent aucun effet, et Richard de Bury conserva ces manuscrits. Cette manière de former une bibliothèque est assez commune parmi les bibliophiles, et Naudé, dans son « Advis pour dresser une bibliothèque, » loin de la blâmer la recommande au contraire. « Le troisième moyen pour recouvrer les livres, dit-il, se peut tirer des moyens qui furent pratiqués par Richard de Bury, evesque de Dunelme et grand chancelier et thresorier d'Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun l'affection que l'on porte aux livres, et le grand désir que l'on a de dresser une bibliothèque; car cette chose estant commune et divulguée, il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n'y aura aucun d'iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers entrée dans sa bibliothèque, ou en celle de ses amis, bref qui n'ayde et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible : comme il est fort bien remarqué par le dit Richard de Bury en ces propres termes, que je transcris d'autant plus volontiers que son livre est fort rare, et du nombre de ceux qui se perdent par notre négligence 3. » \

1 Dibdin, Biblionomia, page 2l7.

2 Le British Museum possède un manuscrit contenant TEntenticus de Jean de Salisbury, où on lit cette note: Hunc librum fecit dominus Symon, abbas Sancti Albani, quem postea . venditum domino Ricardo de Bury, episcopo Dunelmensi, emit Michael, abbas Sancti Albani ab executoribus praedicti episcopi. A. D. 1345 (Voy. Warton, Hist. de la poésie an

laise, p. cxLvII. Merryweather, Bibliomania in the midle ages, etc. l vol. in-12. London,

1849, p. 7l et suiv.)

3 Voy. Advis pour dresser une bibliothèque, présenté à monseigneur le président de

Dans les chapitres qui suivent, Richard de Bury cherche à démontrer la supériorité des anciens sur les modernes. Il s'attache à prouver que les plus beaux modèles se rencontrent dans l'antiquité, et que les poëtes et les fabulistes ne doivent point être accusés des défauts qui leur sont reprochés 1. Il est de l'avis de Lafontaine,

Une morale nue apporte de l'ennui,
Le conte fait passer le précepte avec lui.

L'importance qu'il donne à la langue grecque est un fait que nous ne pouvons passer sous silence, et ce n'est pas un de ses moindres mérites à nos yeux que d'avoir pu discerner avec autant de justesse l'influence incontestable non-seulement du génie hellénique sur l'esprit latin, mais même de sa philosophie sur les vérités du christianisme. . « Qu'auraient produit, dit-il, les Salluste, les Cicéron, les Boëce, les Macrobe, les Lactance, les Marcien ? enfin toute la cohorte latine, s'ils n'avaient connu les travaux des Athéniens , et les ouvrages des Grecs, saint Jérôme, habile dans les trois langues de l'Écriture, saint Ambroise, saint Augustin, qui avoue cependant sa haine contre la littérature grecque, enfin saint Grégoire, qui dit positivement qu'il ne la connaît pas, auraient certainement peu contribué à la doctrine de l'Église, si la Grèce plus savante ne leur avait rien fourni2. » Ce goût pour l'antiquité grecque et latine, qui se traduit d'une manière si claire, si précise au commencement du xIve siècle, est une preuve de plus que l'étude des auteurs anciens était au moyen âge beaucoup plus répandue qu'on ne le croit généralement. . A ce propos, qu'il nous soit permis de dire que l'on n'a pas apprécié assez justement les époques littéraires, les petites renaissances, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui ont brillé par intervalles au moyen âge. Comme toute grande révolution, la grande renaissance n'est que l'avènement d'un ordre de choses longuement préparé, et il n'est pas juste de dire qu'à cette époque l'antiquité ait été retrouvée comme par enchantement. L'antiquité n'a jamais été perdue, seulement elle a été peu cultivée et souvent mal comprise. Pour nos aïeux, Scipion était un chevalier bardé de fer, la lance au poing, le casque en tête; Cicéron un avocat au parlement, Virgile, un trouvère. Ils ne pouvaient se figurer d'autres mœurs, d'autres usages, d'autres costumes que les leurs. Cette manière peu critique d'envisager l'antiquité devait naturellement les empêcher de la comprendre telle qu'elle devait être comprise. Néanmoins, cette fâcheuse influence ne leur interdisait pas entièrement l'intelligence des chefs-d'œuvre qu'ils avaient entre les mains.A une époque beaucoup plus rapprochée de nous, Athalie en paniers n'empêchait pas les spectateurs d'applaudir les œuvres de Racine, et nous admirons encore profondément, malgré des anachronismes de costume, les Noces de Cana de Paul Véronèse. Il serait, du reste, injuste de juger de la connaissance de l'antiquité au moyen âge par les nombreux commentaires sur Aristote, Hippocrate et Galien qui encombrent les rayons de nos bibliothèques. Ces commentaires ne sont souvent que des cahiers d'écoliers, et par conséquent ne peuvent servir de guide dans l'appréciation exacte d'un point d'histoire littéraire aussi important. En s'arrêtant aux traités des professeurs en vogue, aux lettres des écri

Mesme, par Naudé. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée. Paris, 1664, in-8 , page 97. # Voy. le Philobiblion, chap. XIII, traduct., page ll7 et texte page 256. * Voy. le Philobiblion, chap. X, traduct., page 105 et texte page 25l.

vains les plus recommandables, on trouvera les traces d'un jugement plus sain et qui, bien qu'égaré par des idées fausses, donne souvent des preuves d'une érudition assez solide. Dès le 1x° siècle, les esprits d'élite tournent leurs regards vers l'antiquité. Dans sa description de la bibliothèque de la cathédrale d'York, le célèbre Alcuin* fait connaître les auteurs classiques les plus en vogue.

Illic invenies veterum vestigia Patrum
Quidquid habet pro se Latio Romanus in orbe,
Graecia vel quidquid transmisit clara Latinis :
Hebraicus vel quod populus bibit imbre superno
Africa lucifluo vel quidquid lumine sparsit.
Quod Pater Hieronymus, quod sensit Hilarius, atque
Ambrosius praesul, simul Augustinus, et ipse
Sanctus Athanasius, quod Orosius edit avitus :
Quidquid Gregorius summus docet, et Leo papa ;
Basilius quidquid, Fulgentius atque coruscant.
Cassiodorus item, Chrysostomus atque Johannes.
Quidquid et Althelmus docuit, quid Beda magister,
Quae Victorinus scripsere, Boetius : atque
Historici veteres, Pompeius, Plinius, ipse
Acer Aristoteles, rhetor quoque Tullius ingens.
Quid quoque Sedulius, vel quid'canit ipse Juvencus,
Alcuinus et Clemens, Prosper, Paulinus, Arator,
Quid Fortunatus, vel quid Lactantius edunt ;
Quae Maro Virgilius, Statius, Lucanus, et auctor
Artis grammaticae vel quid scripsere magistri;
Quid Probus atque Focas, Donatus, Priscianusve,
Servius, Euticius, Pompeius, Comminianus.
Invenies alios perplures, lector, ibidem
Egregios studiis, arte et sermone magistros,
Plurima qui claro scripsere volumina sensu :
Nomina sed quorum praescuti in carmine scribi
Longius est visum, quam plectri postulet usus :

Loup de Ferrière*, Raban Maur*, Fréculphe* et Photius remplissent leurs ouvrages de citations empruntées aux Grecs et aux Latins, citations d'autant plus précieuses qu'elles nous font connaître quelquefois des ouvrages aujourd'hui perdus ou égarés. C'est ainsi qu'au x° siècle le savant Sylvestre II parle de la république de Cicéron, que quatre cents ans plus tard Pétrarque se lamentait de ne pouvoir retrouver *.

Ce qu'on a dit de la civilisation peut s'appliquer certainement aux progrès des études littéraires : elles avancent en spirale. En effet, au moment où elles semblent renaître et parvenir à un certain degré de développement, elles dévient tout d'un coup, et s'affaissent. On dirait que l'intelligence, fatiguée de sa fécondité, refuse de concevoir et de produire. -,

(La fin au prochain numéro.) - H. CoCHERus.

1Voy. B. Flacci Albini seu Alcuini opera, l777, in-fol. tom. II, page 257, col. I, Poema de pontificibus et sanctis ecclesia Eboracensis. 2 Cicéron, Salluste, Virgile, Horace, César, Trajan, Pompée, Valère-Maxime, Quintilien, Suétone, Aulu-Gelle, Servius, Macrobe, Cassiodore, Boëce, Priscien (Voy. PetitRadel, Rech. sur les Biblioth. de Paris, 1819, in-8). 3 Homère, Aristote, Caton, Ennius, Plaute, Lucrèce, Varon, Ovide, Perse, Lucain, Pline, Stace, Josèphe, Juvénal, Martial, Apulée. * Dion Cassius, auj. perdu, Platon, Corn. Nepos, Pomponius Mela, Tacite, Ptolémée, Eusèbe de Césarée, Justin, Egésippe, Tatien, ð 'Alexandrie, Archelaüs, Anatolius d'Alexandrie, etc. 5 Voy. Gerborti Epistola xxxvII, p. 68l. - . **

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