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Vigneul-Marville (Bonaventure d'Argonne)!, au contraire, était revenu à l'opinion d'Aubery : « Ce Testament, suivant lui, avait été sup« posé par un homme d'esprit, qui l'avait revêtu d'un nom illustre « pour lui donner du crédit dans le public. » Mais le savant Huet écrivait sur son exemplaire : « Vigneul-Marville « se trompe très-grossièrement..... quoique je fusse fort éloigné de « croire à une supposition, je priai M. le duc de Richelieu de m'é« claircir sur la vérité de ce fait; il m'a assuré que le livre était vrai« ment du cardinal, et qu'il l'avait vu plusieurs fois dans le cabinet « de la duchesse d'Aiguillon à qui avaient passé les papiers de leur « Oncle 2. » Quant à Ménage, c'était celui des contemporains dont l'opinion était la plus judicieuse et la mieux motivée : « Quelques-uns veulent, « disait-il, que le Testament politique, qui paraît sous le nom du car« dinal, ne soit pas de lui; pour ce qui est de certains détails qui « peuvent rendre la chose douteuse, on ne doit pas pour cela le croire « moins auteur du livre. Ce sont de bons mémoires qu'il y a insérés. « De plus, à tout bien considérer, il n'y a que lui qui ait été capable de « travailler à un si bel ouvrage *. » Enfin, Amelot de la Houssaie pensait de même *; et les assertions non justifiées d'Aubery et de Vigneul-Marville n'ayant fait que confirmer l'opinion générale des contemporains, La Bruyère pouvait s'exprimer ainsi, le 15 juin 1695, dans son discours de réception à l'Académie française. « Ouvrez son Testament politique, digérez cet ouvrage; c'est la pein« ture de son esprit, son âme tout entière s'y développe; l'on y dé« couvre le secret de sa conduite et de ses actions; l'on y trouve la « source et la vraisemblance de tant et de si grands événements qui ont « paru sous son administration. L'on y voit sans peine qu'un homme « qui parle si virilement et si juste, a pu agir sûrement et avec succès ; « et que celui qui a achevé de si grandes choses, ou n'a jamais écrit, « ou a dù écrire comme il l'a fait. » Jusque-là, le grand ministre n'avait pas laissé apercevoir l'écrivain énergique et profond; il appartenait à l'auteur des Caractères de faire apparaître Richelieu sous ce nouvel aspect. Depuis, malgré les expressions dubitatives de Le Vassor*,et quoique, dans ses notes sur le Ménagiana, La Monnaye fût revenu aux idées

1 Mélanges de critique et de littérature, t. I, p. 174. * Note fournie aujournal de Trévoux et à Foncemague, par le P. Griffet, Journal de Trévoux, 1750, p. 357 et suiv. ; Lettre de Foncemague, p. 8, o Ménagiana, édition de l715, t. III, p. 76. ( * Notes sur Tacite, passim et notamment, t. II, p. 182. * « J'entre dans le récit d'une seconde campagne, plus triste et plus désa« vantageuse à la France que la première. Richelieu en parle dans le livre « adressé sous son nom au roi..... » Hist. du règne de Louis XIII, par Le Vassor; Amsterdam, l707, t. VIII, 2e part., p. 221,

d'Aubery et de Vigneul-Marville !, Richelieu était resté en pleine possession du Testament politique. Les éditions enlevées par la faveur du public lettré s'en étaient multipliées. Et, en 1719, le P. Le Long avait comme sanctionné l'opinion commune par un jugement soigneusement motivé, dans lequel il réfutait Aubery et Vigneul-Marville. Et certes, nul jusque-là n'avait soupçonné que cet ouvrage fût un affront pour la mémoire du cardinal, lorsqu'en 1749, un libraire l'ayant publié avec les Testaments certainement apocryphes du duc de Lorraine, de Colbert et de Louvois *, Voltaire imagina, sans grand examen, de le mettre au rang de ceux-ci; et, depuis, s'irritant en raison même de toutes les preuves, de toutes les démonstrations qui lui étaient fournies, il affecta de persister dans cette opinion.

C'était dans une brochure intitulée : Des mensonges imprimés o, publiée en 1749 à la suite de Sémiramis, que d'abord il l'avait émise en CeS teTImeS : « Des esprits plus profonds ont imaginé une autre manière de mentir; ils se sont établis héritiers de tous les grands ministres et se sont emparés de tous les Testaments. Nous avons vu les Testaments des Colbert, des Louvois.... le Testament du cardinal de Richelieu, fait par « une main un peu moins inhabile, a eu plus de fortune, et l'imposture a duré très-longtemps. C'est un plaisir surtout de voir dans les re« cueils de harangues quels éloges on a prodigués à l'admirable Testa« ment de cet incomparable cardinal : on y trouvait toute la profon« deur de SOn génie ; et un imbécile qui l'avait bien lu, et qui en avait « même fait quelques extraits, se croyait capable de gouvernerner le « monde..... »

Évidemment ces dernières paroles étaient à l'adresse de La Bruyère. C'était un imbécile pour avoir loué, après l'avoir médité, un livre que probablement Voltaire condamnait l'ayant à peine ouvert. C'est là un exemple entre mille des étranges libertés que Voltaire se permettait à l'égard des génies du grand siècle, de cette envieuse personnalité incessamment attentive à les dénigrer et à les amoindrir.

Puis il déduisait treize objections contre l'authenticité du Testament, objections dont la première, qu'il n'avait été connu que quarante-six ans après la mort du cardinal, était seule spécieuse, les autres étant empruntées à Aubery ou se réduisant à des querelles de mots et à des chicanes puériles*.

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1 Ménagiana, édition de l715, t. III, p. 76.

2 Amsterdam, Chattelain, 1749, 3 vol. in-12.

o CEuvres de Voltaire, édit. de Lequien, t. XXVII, p. 353.

* Dans la première édition des Mensonges imprimés, les objections contre le Testament politique ne formaient point un chapitre particulier. Ce fut seulement dans celle donnée avec Oreste, que Voltaire èn fit le chapitre 3, en y, ajoutant beaucoup, Ce faetum fut ensuite réimprimé avec de grands changements dans l'édition de 1757; notamment le chapitre 3 fut refondu dans le chapitre premier; et c'est dans cette forme qu'ifest reproduit dans des éditions postérieures.

Ainsi le cardinal avait appelé le duc de Mantoue, le pauvre prince ; Mmo de Fargis, la Fargis; la reine mère, la reine; des rentes constituées au denier vingt, des rentes au denier cinq; un million d'or était un mot vague. Enfin le cardinal s'y vantait trop; il y disait des absurdités au roi, il lui conseillait d'abandonner la régale, et il allait jusqu'à lui recommander la chasteté. Après avoir jeté ces quelques pages au vent, à l'aide d'Aubery, et en quelque sorte sur l'étiquette du livre, avec le secret bonheur de faire échec à La Bruyère, il est probable que Voltaire laissé à lui-même, dans sa fiévreuse mobilité, plus tard en eût fait peu de compte, ou les eût même totalement Oubliées 1. Mais elles furent aussitôt relevées par Mesnard de l'Académie des inscriptions* et par le journaliste de Trévoux*, qui, rendant compte de cette brochure, ajouta de nouveaux arguments aux preuves fournies, et notamment publia la note autographe de Huet. Le gant était relevé; dès lors Voltaire devait soutenir la lutte quand même. En conséquence, Oreste ayant été joué le 12 janvier 1750, il publiait à la suite deux nouveaux chapitres sur les Mensonges imprimés; et dans le dernier, intitulé : Raisons de croire que le livre intitulé TESTAMENT PoLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU est supposé, il développait en vingt-quatre articles les treize objections de sa première brochure, ce que nous appellerons son articulation contre le Testament du cardinal. Et il en concluait que c'était, soit un catéchisme puéril, soit un amas de faussetés et de Chimères, œuvre d'un faussaire ignorant, et que la patience du lecteur pouvait à peine achever de lire. « On de« mandera sans doute, ajoutait-il, comment on a pu faire à la mé« moire du cardinal de Richelieu l'affront d'imaginer qu'un tel livre « était digne de lui? Je répondrai que les hommes réfléchissent peu, « qu'ils lisent avec négligence, qu'ils jugent avec précipitation; et « qu'ils reçoivent les opinions comme on reçoit la monnaie, parce « qu'elle est courante. » : On retrouve bien là le style limpide et brillant de Voltaire; mais que de mauvaise foi quand il avait en face des objections Sérieuses! Ainsi, voici comment, article 23, il travestissait celles si graves résultant de la note de Huet et de l'opinion du P. Le LOng. .. « Mais on dit qu'on disait il y a soixante-dix ans, que Mme la du« chesse d'Aiguillon avait dit il y a quatre-vingts ans, qu'elle avait eu

1 Ainsi on le voit continuer, dans les éditions du siècle de Louis XIV, à attribuer la dîme royale à Vauban, oubliant que, dans une lettre de l76l (à la suite des Nouveaux doutes, p. 66), il avait soutenu et voulu prouver qu'elle était de Boisguilbert. V. notamment l'édition in-4°; Genève, 1779. * Réfutation du sentiment de M. de Voltaire, qui traite d'ouvrage suposé le Testament politique du cardinal de Richelieu, 1750, brochure in-l2 e 31 pages. 3 Janvier 1750, p.344.

« une copie manuscrite de cet ouvrage. On a trouvé une note margi« nale de M. Huet, et cette note dit qu'on avait vu le manuscrit chez « Mme d'Aiguillon, nièce du cardinal. Ne voilà-t-il pas de belles « preuVeS?..... | > Puis il revenait, article 17, avec une grande complaisance, sur le million d'or ; et, comme plus tard, il était définitivement battu sur ce point, il ne trouvait d'autre ressource que de supprimer ce passage dans l'édition de ses œuvres de 1757, et de désavouer dans ses Doutes nouveaux * les éditions antérieures des Mensonges imprimés. Mais Voltaire connaissait son public, il se sentait soutenu et gâté; et trop souvent il en abusait, aux dépens de la vérité, de la modération, et surtout de ses adversaires. Toutefois, après une première réponse du P. Berthier* aux Raisons de douter, celui qui se présenta dans la lice dut être traité avec les égards et la courtoisie dont il donna au plus haut point l'exemple. Ce nouvel adversaire, c'était Foncemagne, savant de bonne compagnie, plein de critique et de goût, secrétaire de l'Académie des inscriptions, et, depuis 1757, membre de l'Académie française. Aux mauvaises raisons, aux déclamations de Voltaire, il répondit par une lettre citée à bon droit comme un modèle de critique, de style et d'urbanité. Prenant une à une les objections de son adversaire, il les détruisait péremptoirement avec autant de force que de mesure ; puis mettant vivement en lumière dans la seconde partie, soit les passages les plus saillants du Testament politique, soit ceux où la personnalité du cardinal ressortait le plus, il concluait ainsi : « Si j'ai détruit les accusations d'indécence, de contradiction, de « puérilité, d'absurdité, etc., on n'aura plus sujet de dire que le Testa« ment politique est un ouvrage peu digne du cardinal..... « Et je crois avoir prouvé qu'il ne pouvait être que de lui en faisant « voir qu'il est plein de traits qui le caractérisaient de la façon la plus « sensible ; réflexions qu'il a été seul à portée de faire ; maximes que « lui seul a eu intérêt d'établir; sentiments qui n'ont pu se former que « dans son âme ; expressions qui n'ont pu naître que sous sa plume ; « personnalités qui ne conviennent qu'à lui et qui ne sauraient avoir « été contrefaites*. » * » . Quand la lettre de Foncemagne parut, Voltaire allait partir pour la Prusse; par suite, sa réponse qu'il nous a conservée ne fut point d'abord imprimée. On l'y voit pour la première fois s'incliner poliment devant une critique. « L'académicien qui avait écrit contre son senti« ment était connu de ses amis par la douceur de ses mœurs, et du

1 Genève et Paris, 1765, in-8, p. 38.

* Journal de Trévoux, mai l750, p. ll33.

* Lettre sur le Testament politique du cardinal de Richelieu, 1750, in-12 de lll pages, avec cette épigraphe tirée des Tusculanes : Et refellere sine pertinaciá, et refelli sine iracundiâ parati sumus, p. 72.

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« public par ses lumières; son ouvrage était plein de sagesse et de « politesse. » Mais, après ce beau prélude, il en revenait à son opinion dans une déclamation très-vide, et finissait d'une manière tout au plus bonne pour Mably, en demandant, au nom du genre humain, qu'on ne mît pas sous le nom d'un prêtre, d'un évêque, d'un grand ministre, des maximes impitoyables : « Remercions à jamais le juste, « le modéré, l'élégant précepteur du duc de Bourgogne d'avoir écrit le « Télémaque, et souhaitons que le cardinal de Richelieu n'ait point « écrit ce Testament 1, » - · • Mais si Voltaire prenait sur lui d'être poli, ce n'était point qu'il voulût céder ou mettre un terme à cette polémique. En conséquence, ayant donné, en 1755, l'Essai sur les mœurs, il se plaisait à y signaler de nouveau le Testament politique comme une œuvre apocryphe et misérable ; et, en 1757, les frères Cramer ayant publié à Genève une édition de ses œuvres, il y donnait place aux Mensonges imprimés et aux Raisons de douter*, mais en remaniant ces factums et en supprimant dans le second, ainsi qu'on l'a dit, le long passage relatif au million d'or. Foncemagne était aussi ennemi de la dispute et de l'éclat que le vieillard de Ferney était attentif à se maintenir en scène et à occuper l'opinion. En conséquence il se borna à travailler en silence, à réunir de nouvelles preuves, à ajouter à ses premiers arguments, à compléter enfin la défense du Testament politique, pour la joindre à celui-ci si une nouvelle édition en était publiée. Et, effectivement, sa lettre, augmentée du double, paraissait avec l'édition enfin correcte et bien imprimée que Marin donnait de cet ouvrage en 1764*. On y trouvait notamment de curieux détails sur la découverte, dans un dépôt qü'il n'indiquait pas, mais qui était celui des affaires étrangères, non-seulement d'un manuscrit du Testament politique, mais encore des Grands mémoires du cardinal*. Et certes ces mémoires, rappelés d'ailleurs dans le Testament, n'étaient pas une des moindres preuves de l'authenticité de celui-ci. La réponse de Voltaire, intitulée : Doutes nouveaux, ne se fit point attendre; mais elle fut moins heureuse, C'était une redite perpétuelle des Raisons de douter, des mots plus que de la discussion; toutefois, il avait le bonheur d'y signaler le prétendu faussaire s; le nom de l'abbé de Bourzeis y revenait à chaque pas; mais il n'avait pas même eu le mérite de faire cette découverte : c'était dans l'Esprit des lois, imprimé

1 Doutes nouveaux, en tête des Nouveaux doutes; Genève et Paris, l765. in-8° de 74 p.—Edition de Lequien, t. XXVII, p.398.

* Edition de Lequien, t. XXVII, p. 351.

* Paris, Le Breton, 1764, 3 part. en l vol. in-8°.

* Ils ont été publiés en 1823 seulement par M. Petitot.

o « Que la curiosité humaine se fatigue maintenant à chercher le nom du « faussaire, je ne perdrai pas mon temps dans ce travail.»-Raisons de douter, p. 24.

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