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DEs LIvRES DÉCRIÉs.

5° TESTAMENT PoLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU.
Suite.)}

• Quand son orgueil l'entraînait, Voltaire n'était pas embarrassé pour

prendre un masque et jouer plusieurs rôles. Ici, personne n'embrassant sa défense, il prit le parti de se donner gain de cause à lui-même dans une pièce intitulée : Arbitrage entre M. de Voltaire et M. de Foncemagne !. Il y tournait toujours dans le même cercle, c'étaient les mêmes redites que dans les Doutes nouveaux, mais avec moins de déclamation à cause de l'apparente impartialité que le titre requérait.

Toutefois, le P. Griffet ayant publié, en 1755, d'après les manuscrits de Colbert, la suite du chapitre premier du Testament politique, intitulé Succincte narration de toutes les actions du Roi, pour les années 1659, 1640, 1641, avec des corrections de la propre main du caIdinal *, il fallait bien reconnaître qu'il avait écrit, ou qu'il s'était approprié Ce chapitre. En conséquence, le prétendu arbitre donnait sur ce point raison à M. de Foncemagne; mais prenant parti pour Voltaire, dont il disait que les ouvrages avaient toujours eu pour objet la vérité et la vertu, il adjugeait le surplus de l'ouvrage à Bourzeis. Il triomphait surtout du passage de la section 7 du chapitre 10 du Testament politique, relatif au remboursement des rentes constituées sur la taille.

Suivant Richelieu, ces rentes qui se vendaient d'ordinaire au denier cinq ne devaient être considérées nt remboursées que sur ce pied, selon lequel leur propre jouissance en faisait le remboursement entier en sept années et demie.

Cela était parfaitement clair, à raison soit de la note de la page 166, soit de ce qui précédait. Mais Voltaire et M. de Foncemagne ne l'avaient pas compris, saute peut-être de s'être rappelé le vers de Boileau :

Cent francs au denier cinq, combien font-ils ? Vingt livres.

En effet, il s'agissait de rentes aliénées à vil prix, et qui, à la Bourse du temps, se vendaient au denier cinq, c'est-à-dire cinq tois leur montant. Et Il était évident qu'en consacrant à leur rachat sept années et demie de leurs arrérages, on faisait face et à l'achat de ces rentes au

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cours, et au service décroissant des arrérages pendant les sept années et demie.. · | Et Richelieu expliquait cette mesure, ce qu'il voulait qu'une caisse d'amortissement établie cent cinquante ans plus tôt effectuât, en disant à la page précédente : « Le troisième moyen pour la diminution « des charges de l'Etat consiste à rembourser celles qui ne sont pas « nécessaires au même prix qu'elles se débitent entre les particuliers, » | Ainsi, ailleurs, il comptait huit années et demie d'arrérages pour ce qui devait être remboursé sur le pied du denier six, et douze pour ce dont il convenait de tenir compte au denier huit. " | Tout cela, au lieu d'être absurde, était parfaitement raisonnable, et exactement combiné. Plus tard même nous serons conduits à trouver de la profondeur à ce chapitre. Et s'il y avait quelque part, nous ne nous permettrons pas de dire, ineptie, mais étourderie, c'est quand Voltaire disait : Et que signifie remboursé qu'au denier six ? Six pour cent sont-ils moins que cinq pour cent ? autant de paroles, autant d'inepties * ! · En résumé, voici comment Voltaire, cette intelligence si brillante, et en même temps si lucide et si pleine de raison quand elle était sereine et désintéressée, raisonnait si la passion l'emportait. Une fois dans la mauvaise voie, une fois entraîné par son aveugle irritabilité, il n'était plus qu'un enfant en colère. Cette colère, il la garda toute sa vie contre le Testament politique; car, en 1776, il écrivait encore : « Il y avait de la démence et de l'im« bécillité à croire cette rapsodie écrite par un ministre *. » Et comme l'influence du génie est immense, ce livre est resté, pour un grand nombre, une rapsodie. Nous avons donc à démontrer, après lé curieux exposé de cette polémique, que c'était, au contraire, un écrit puissamment empreint de l'esprit du grand cardinal; et d'abord que c'était son œuvre.

Aujourd'hui il n'est plus permis de dire que le Testament politique n'est point de Richelieu. Son neveu, le premier duc de Richelieu, le certifiait à Huet. C'était dans la famille une tradition constante; en effet, c'était d'elle, ou d'un secrétaire intime, que venaient les trois principaux manuscrits, manuscrits tous trois identiques; le premier, légué en 1675 par la première duchesse d'Aiguillon à Mm° de Vigean, semblait être celui qui avait servi à l'édition de Hollande, et qu'en 1750 possédait M. de Trudaine; le second avait été déposé, de l'ordre du roi, par la seconde duchesse d'Aiguillon, le 2 mai 1705, au dépôt des affaires étrangères, avec les mémoires et les autres papiers du cardinal. Le volume portait sur le dos : Testament politique du cardinal de Richelieu ; et on lisait au haut du premier feuillet blanc : Du dépot des

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affaires étrangères, avec les manuscrits originaux du ministère du car· dinal de Richelieu !. Enfin, dès 1662, Michel Le Masle, prieur des Roches, l'un des plus intimes confidents de ce ministre, en léguait une troisième copie avec sa bibliothèque à la maison de Sorbonne*. Puis, dernier complément de ces preuves matérielles, Melot, vers 1755, découvrait, dans les manuscrits de Colbert, la suite du premier chapitre, intitulé Succincte narration, corrigée de la main de Richelieu, suite publiée, ainsi qu'on l'a dit, par le P. Griffet, à la suite de son Histoire de Louis XIII. - · D'un autre côté l'existence du Testament politique, avant la mort du cardinal, était attestée par ce passage des Mémoires de Montchal : « Le « lundi de Pâques (1641), le cardinal lui avait dit qu'il voulait sup« primer la régale... que, quand Dieu l'appellerait, il avait dressé un « mémoire comme Auguste, contenu dans un livre qu'il lui montrait, de « ce qu'il conseillait au roi de faire pour le bien de son État, rationale « imperii; et que la suppression de la régaley était avec les autresavis.» Enfin l'épître au roi, placée en tête de ce livre, constatait l'existence des grands mémoires du ministre, c'est-à-dire ce que personne ne savait en 1688, Aubery peut-être excepté. « J'estimai, disait Richelieu, « que les glorieux succès (de Votre Majesté) m'obligeaient de lui faire « son histoire..... J'en réduisis une partie en ordre et mis le cours de « quelques années quasi en l'état auquel je prétendais la mettre au « jour..... étant réduit à cette extrémité de ne pouvoir faire en ce sujet « ce que je désirais avec passion pour la gloire de votre personne,..... « j'ai cru que je ne pouvais me dispenser de laisser à Votre Majesté « quelques mémoires de ce que j'estime le plus important pour le « gouvernement de ce royaume, je commencerai cet ouvrage en met, « tant sous ses yeux un tableau raccourci de ses grandes actions « passées. » - - En vérité, cette corrélation des Mémoires au Testament, lequel n'était qu'un extrait raisonné des premiers, arrangé pour le roi, était la plus convaincante de toutes les preuves. Et, dès lors, peu importait la circonstance, d'ailleurs inexplicable, qu'Aubery ne l'ait pas connu, Aubery qui avait écrit la vie du cardina sur les mémoires que lui donnait sa nièce. • • • • • Nous ne croyons point, toutefois, que ce ministre ait offert ou légué le Testament politique à Louis XIII, ou que ce prince l'ait jamais connu: d'une part, quand la main de la mort s'appesantit sur le cardinal, ce n'était point encore une œuvre complétement achevée; et, de l'autre, la fin du roi semblait trop prochaine, pour que le premier pût lui léguer des projets de longue haleine, pût espérer de se survivre auprès de lui par cet écrit. - - - -* Nous n'allons pas non plus jusqu'à soutenir que la rédaction maté

* Préface de Marin, entête de l'édition de l764. - - · s * V. la note de M. Avenel, Lettres du cardinal de Richelieu, t. I, p. 748.

rielle appartienne entièrement à Richelieu; mais nous disons qu'il est son œuvre, parce que, s'il n'a pas été rédigé par lui, du moins il a été composé sous ses yeux, par ses ordres et sous son inspiration; et qu'ainsi que l'avait merveilleusement démontré Foncemagne, sa personnalité s'y décelait à toutes les pages. Enfin, nous n'aurons pas la faiblesse de détacher Richelieu de son cadre, de vouloir qu'il ait parlé et pensé comme nous; et, avec le judicieux Foncemagne, nous conviendrons que son style a la manière du temps, qu'il est lourd, embarrassé, incorrect; et qu'on y trouve de l'affectation et quelquefois de l'enflure.

Le Testament politique du cardinal de Richelieu n'est pas un traité dogmatique de la.science du gouvernement. Ce sont des conseils raisonnés que ce ministre, dans sa passion pour la gloire et la prospérité du pays, léguait à son prince pour la conduite de la France. Il n'avait pu que la faire grande pendant vingt-cinq ans de luttes et de guerres; il voulait, la paix paraissant prochaine, aider à sa prospérité par ses avis, s'il ne lui était pas donné de la gouverner pendant cette ère nouvelle; le ministère du cardinal nous le montre luttant sans relâche au dedans et au dehors; son Testament fait voir quel eût été le Richelieu de la paix. « Si mon ombre, qui paraîtra dans ces Mémoires, dit-il au « roi, peut, après ma mort, contribuer au règlement de ce grand État, « je m'estimerai extrêmement récompensé des peines et des fatigues « que j'ai prises pour votre service. » ** Ainsi, dans le premier chapitre, il résume de main de maître, à l'adresse du prince inquiet et jaloux au service duquel il s'était voué, les merveilleux résultats de son ministere. « Quand Votre Majesté résolut de me donner grande part en sa con« fiance, dit-il en commençant, ..... les huguenots partageaient l'État « avec elle; les grands se conduisaient comme s'ils n'eussent pas été « ses sujets; et les gouverneurs de provinces, comme s'ils eussent « été souverains. « ... ... • • • Chacun mesurait son mérite par son audace..... o{ ... .. Les alliances étrangères étaient méprisées..... et la dignité « royale ravalée..... )) Et puis ne laissant aucun fait dans l'ombre, pas même la part de la reine régnante dans l'affaire de Chalais, il montrait qu'au milieu des embarras résultant des menées et des révoltes incessantes de la reinemère et de Gaston, La Rochelle avait été prise et les huguenots détruits, malgré l'Espagne infidèle et l'Angleterre puissamment armée ; et qu'en même temps l'honneur des alliances était rétablie, le duc de Mantoue deux fois secouru, la gloire des armes françaises portée haut en Italie, et à l'intérieur les grands subissant la juste peine de leur ingratitude et de leurs révoltes. « Les ruisseaux de sang de votre noblesse ne pouvaient être arrêtés « que par l'effusion du leur, » disait-il à propos du supplice de Boutteville et de Des Chapelles, supplice qui, suivant ses Grands mémoires, lui avait tant coûté. Et un peu plus loin se trouvait ce beau passage : « Je m'assure tenir « pour maxime certaine, qu'il faut en certaines rencontres, où il s'agit « du salut de l'État, une vertu mâle qui passe quelquefois par-dessus les règles de la prudence ordinaire; et qu'il est quelquefois impossible de se garantir de certains maux, si l'on ne commet quelque « chose à la fortune, ou plutôt, pour mieux dire, à la providence de « Dieu, qui ne refuse guère son secours, lorsque notre sagesse épuisée « ne peut nous en donner aucun. » Richelieu suivait ensuite dans toutes ses phases la guerre de trente ans. « C'est un effet d'une prudence singulière, disait-il au roi, « d'avoir occupé dix ans durant toutes les forces des ennemis de votre « État par celles de vos alliés, en mettant la main à la bourse et non « aux armes..... Vous avez fait comme ces économes qui, ayant été « soigneux d'amasser de l'argent, savent le dépenser à propos. » Et s'attaquant au sentiment le plus vif chez Louis XIII, la gloire militaire, il lui montrait la France prenant ensuite l'offensive avec 150,000 hommes et 50,000 chevaux, tout à la fois en Flandres, en Allemagne, en Italie et dans la Walteline, et supportant soixante millions de dépenses sans toucher aux gages des officiers ou à la fortune privée. Enfin il terminait ainsi : « Si ceux à qui l'histoire apprendra les traverses que Votre Majesté « a rencontrées. ... considèrent de plus la légèreté naturelle de cette « nation, l'impatience des gens de guerre peu accoutumés aux fatigues « inévitables dans le cours des armes, et enfin la faiblesse des instru« ments dont la nécessité vous a contraint de vous servir en ces occa« sions, entre lesquels je prends le premier rang, ils seront contraints « d'avouer que rien n'a suppléé au défaut des outils que l'excellence « de Votre Majesté qui est l'artisan. « Voilà, Sire, jusqu'à présent quelles ont été les actions de Votre « Majesté, que j'estimerai heureusement terminées, si elles sont sui« vies d'un repos qui vous donne moyen de combler votre État de toutes « sortes d'avantages. - - « Pour ce faire, il faut considérer les divers ordres de votre « royaume..... M) Et fort de l'autorité que ses succès passés donnaient à ses conseils pour l'avenir, le cardinal les passait successivement en revue en commençant par le clergé. Nous sommes loin de croire avec Voltaire et même avec Foncemagne que ce premier et long chapitre ne soit point de Richelieu. Très-jeune évêque, lors des états de 1615, il était déjà l'un des plus influents de son ordre; et cette prééminence il ne pouvait la devoir qu'à la science des choses ecclésiastiques, c'est-à-dire du droit canonique et bénéficial qui, alors, donnait lieu à chaque instant aux questions les plus

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