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Or li doinst Diex sens et savoir, -
Qui m'en donra par tel convent,
Se je revieng en mon couvent
Je ferai proier en chapitre
Que Diex set pechiez li acquite.

Cette insouciance à l'égard des livres, que possédait l'auteur de ce fabliau, nous la retrouvons plus répandue que jamais au xIve siècle !. Le caractère de ce siècle est extrêmement difficile à définir. C'est une époque d'enfantement, de lutte, de fusion, d'oscillation, de retour, de compromis. En politique, la féodalité tombe, tandis que le tiers état commence à s'élever ; en religion, le schisme et l'immoralité du clergé préparent la réforme. Les préoccupations politiques favorisent l'indifférence générale. Tout est enfance ou décadence. Si on compare les productions de ce siècle à celles du précédent, on ne peut s'empêcher de remarquer une décadence sensible dans toutes les branches des connaissances humaines. Les théologiens les plus célèbres du xIv° siècle n'approchent pas de saint Bonaventure, de saint Thomas d'Aquin , de Guillaume de Saint-Amour, d'Hugues de Saint-Cher et de Robert Sorbon. Aucun érudit ne succède àVincent de Beauvais ou à Brunetto Latini. La chaire n'est point déserte, mais les prédicateurs qui l'abordent n'ont pas les accents éloquents de saint François d'Assise, de saint Antoine de Padoue, de saint Hyacinthe et du crédule J. de Voragine. Les légistes ne possèdent dans leurs écrits ni la singulière originalité de P. de Beaumanoir et de Pierre des Fontaines, ni la science classique d'Accurse. Malgré les efforts de Bradwardin, de Dondi et de Walingford, les mathématiques, la chimie et l'astronomie, ui avaient fait quelques progrès, grâce à R. Bacon , à Fibonacci et à uillaume d'Auvergne, sont délaissées ou transformées en alchimie et en astrologie. La philosophie scolastique elle-même finit avec Occam, son dernier et brillant défenseur *. La langue seule a fait de grands progrès, et Froissard couvre de sa réputation le triste siècle où il a vécu. L'étude de l'antiquité ne se soutient que faiblement au milieu d'un tel chaos; quelques écrivains cependant s'efforcent, comme Pétrarque et Richard de Bury, de la propager. C'est ainsi que Pierre Bercheur traduit par ordre du roi Jean les décades de Tite Live s, que Philippe de Vitri, évêque de Meaux, donne la traduction des Métamorphoses d'Ovide, et que Simon de Hesdin popularise les œuvres de Valère Maxime. Ces traductions, alors toutes nouvelles, qui servirent à propager un peu l'histoire et la littérature des temps anciens, étaient dues à l'influence du roman de la Rose et des Specula* , ces deux encyclopédies d'un genre si différent, l'une à l'usage des gens du monde, l'autre à l'usage des érudits, toutes les deux fruits jumeaux et non mûris de la renaissance du xII° siècle, Si des hommes tels que saint Thomas d'Aquin et Vincent de Beauvais n'avaient point été frères prêcheurs, nous aurions attribué à leur ordre l'indifférence très-sensible qui se manifeste au xIv° siècle à l'égard des études classiques. Le règlement des Dominicains s'opposait en effet à ce qu'ils étudiassent

1 Voy. Méon, Nouv. rec., tom. I, page 404, et Hist. litt. de la France, tom. XXI, p. 99 (art. de M. Leclerc). # Voy. Haureau, De la philosophie scolastique, t. II, p. 41, et suiv. * A la même époque, les décades de Tite Live furent traduites pour la première fois en espagnol , par P. Lopez d'Ayala, qui les avait rapportées d'Italie. Le Speculum historiale fut traduit pour l'usage de Jeanne de Bourgogne, première emme de Philippe de Valois.

les livres païens : « In libris gentilium philosophorum non studeat , et si ad horam suscipiat seculares scientias non addiscat, nec artes quas liberales . vocant. » Cet article très-explicite est suivi d'un autre, qui les invite à ne lire que les écrits théologiques : « sed tantum libros theologicos tam juvenes quam alii legant. » Enfin, un troisième leur indique la Bible , les histoires scolastiques et les sentences comme les seuls ouvrages sur lesquels ils doivent apporter toute leur attention : « Statuimus ut quœlibet provincia fratribus suis missis ad studium, ad minus in tribus libris tenentur providere videlicet in biblia, historiis scholasticis et sententiis et ipsi in his tam in textu quam in glosis studeant et intendant 4. » Un tel règlement à l'usage d'hommes qui devenaient professeurs ou écrivains a dû, s'il fut exécuté, avoir une influence médiate excessivement fâcheuse , et il n'y aurait rien que de très-vraisemblable à ce que Vincent de Beauvais et saint Thomas d'Aquin l'eussent suivi, avant que d'acquérir la science qui les a rendus si célèbres. Mais la question que nous soulevons ici est, il faut l'avouer, fort difficile à approfondir, et de celles que l'on ne peut discuter et résoudre en quelques pages. Le fait certain, incontestable, est que cette décadence existe et qu'elle a été signalée même par les contemporains. « Nous voyons dans ces tristes temps, s'écrie R. de Bury, le palladium de Paris renversé, Paris où languit et même se glace presque entièrement l'ardeur si noble de l'école, et d'où jadis la lumière répandait ses rayons sur tous les points de l'univers. Toutes les plumes des scribes sont déjà en repos, la race des livres ne se propage plus, il n'y a personne qui cherche à passer pour un nouvel auteur : « Nec est qui incipiat novus auctor haberi*. » Si la lecture du Philobiblion est instructive au point de vue de l'histoire littéraire du siècle où il a été composé, elle ne l'est pas moins aux yeux des bibliographes. En effet, dans le chapitre xIx, intitulé « de ordinatione provida qualiter libri extraneis concedanturo », l'auteur établit une règle pour faciliter la communication des livres aux étrangers. La question du prêt des livres, . qui fait encore le désespoir des administrations des bibliothèques, est résolue par le système du cautionnement. « Si on vous demande un livre, dit Bury, prêtez-le, mais exigez un gage § échange, et que ce gage ait une valeur réelle, plus grande que celle du lVTe. )) Où Bury avait-il pris ce règlement encore en usage à Oxford? Était-ce le résultat de ses méditations? Était-ce une réminiscence de ce qu'il avait pu voir pratiquer ailleurs? C'est sà une question assez importante à résoudre, au point de vue de l'histoire de la bibliographie, et que nous devions naturellement nous poser. Si, comme éditeur du Philobiblion , nous regrettons de retirer à R. de Bury l'honneur d'avoir établi le premier un règlement de bibliothèque, nous sommes heureux, comme Français, de rendre à notre plus belle institution littéraire — l'Université de Paris — ce qui lui appartient en propre. C'est en effet à la Sorbonne que nous devons le premier règlement sur l'organisation d'une bibliothèque. Ce règlement*, intitulé De libris et de librariis, fut mis en vigueur en 1321,

1 Voy. Philobiblion, traduct., p.57 et 58, Note. 2 Philobiblion, traduct. page l00. Texte, page 248. 3 Ibid. traduct. page 155. Texte, p. 276. - _ - - • • * Ce précieux document se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale (fonds de Sorbonne, no 1280, o 9). Il nous a été indiqué par notre confrère et ami M. Vallet de * Viriville. r

quelques années avant que Richard de Bury ne vînt à Paris. Il est peut-être plus étendu que celui de l'évêque de Durham, mais il y a peu de différence entre eux. Le premier article établit le système du cautionnement !, et le second ordonne l'élection des gardiens ou bibliothécaires par les socii. Ces deux articles fondamentaux se retrouvent dans le règlement de R. de Bury et en forment les points essentiels; aussi est-il impossible de ne point reconnaître là une imitation. Il est d'ailleurs aisé d'expliquer cet emprunt fait par notre bibliophile à la Sorbonne. Son goût pour les lettres et la haute position qu'il occupait dans le monde politique lui facilitaient l'entrée de cet établissement, où, une fois admis, il ne devait pas manquer de visiter la bibliothèque * et de s'informer auprès des conservateurs de l'organisation qui la régissait. Le règlement avait été du reste composé par plusieurs professeurs parmi lesquels se trouvait l'un de ses compatriotes, Thomas d'Angleterre (Thomas de Anglia), et Bury n'eût pas visité la Sorbonne, qu'il n'en aurait pas moins obtenu la communication. Le chapitre qui renferme ce règlement aurait dû terminer le Philobiblion, mais l'auteur a pensé que les futurs écoliers, qui, grâce à lui, pouvaient vivre dans son collége et se servir de ses livres, lui devaient au moins une prière. Malgré le soin qu'il prend de la leur composer, nous doutons, vu , sa longueur, qu'elle ait été souvent récitée. Moins ingrat que ceux à qui il s'adressait, nous espérons que le bibliophile, qui n'a hérité que de son ouvrage, voudra bien se souvenir de l'écrivain honnête et libéral auquel il doit le seul traité qui ait jamais été fait sur l'amour des livres et qu'il est assez singulier de voir paraître à une époque où on les aimait si peu.

H. CoCHERIs.

1 Voici le texte de cet article : « Ut nullus liber prestetur extra domum alicui nec socio nec extraneo sub juramento, nisi super vadium, amplius valens et in re que servari potest. puta, auro, argento vel libro ; et hec vadia serventur in cista ad hoc deputata. »

* C'est même probablement en parlant de la bibliothèque de la Sorbonne, qu'il s'écrie : ibi bibliotheca jucunda super cellas aromatum redolentes. Philobiblion, cap.VIII, p. 239. L'auteur anonyme d'un factum de l'Université, publié en 1678, contre le chantre de l'église cathédrale, sur le droit qu'il prétendait avoir d'ériger des écoles de grammaire (deuxième partie, p.84) rappelle les visites faites par R. de Bury à la Sorbonne. « R. de Bury, » dit-il, « autrefois ambassadeur du roy d'Angleterre en France, prenait un plaisir singulier de visiter l'Université. » Quantus impetus voluptatis latificavit cor nostrum quoties paradysum mundi Parisiis visitare vacavimus etc. Mais dans le chapitre Ix, il deplore l'abus qui s'y glissa dans la profession des lettres humaines et de la grammaire, que l'on ne cultivait pas assez, « afin de venir plus tost aux degrez, et par le moyen des degrez obtenir des bénéfices. » Prisciani regulas et Donati statim de cunis erepii, et sic celeriter ablactati periingunt categorias et perihermenias, etc.

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DES LIVRES DÉCRIÉS.

Sous ce titre, nous chercherons, par de courtes notes bibliographiques et littéraires, à rappeler l'attention des bibliophiles sur des ouvrages à tort délaissés.

1° MÉMOIRES DE SULLY.

S'il est un livre abandonné et donné à bas prix, ce sont les Mémoires du grand ministre de Henri IV. A la vente de M. de Monmerqué, en 1851, la véritable édition Originale, imprimée au chàteau de Sully, bien qu'en reliure du tempS, en maroquin rouge, a été adjugée à 29 fr.; et la contrefaçon, avec la suite, par le Laboureur, 4 tomes en 2 vol. in-folio, n'a été portée qu'à 3 fr. 25; enfin M. Aubry vient d'annoncer à 6 fr. un bon exemplaire de l'édition, en 12 vol. pet. in-12. Amsterdam (Trévoux), 1725, édition la meilleure des réimpressions faites séparément de ce curieux ouvrage.

Cependant, avant le monument élevé par le gouvernement à la gloire du Bearnais, sur l'inspiration de M. Villemain, par la main consciencieuse de M. Berger de Xivrey*, les OEconomies royales étaient l'œuvre où Henri IV était le plus maïvement peint, où sa pnysionomie bonne et loyale se réflétait le mleux, où l'on pouvait apprécier le plus sûrement, Inême à travers les passions et les préjugés de Sully, les hommes et les choses du tempS, et les infinies difficultes dont avaient triomphé le courage et l'habileté du roi, joints au dévouement et à la sagacité du ministre.

Sans doute l'Orgueil le plus incroyable dicta à Sully ses Mémoires.

« C'est un panégyrique perpetuel de lui-même, que, froissé à la « vérité par les lnjustices de la génération nouvelle, il rédige et im« prime sans autre preCaution que de mettre l'encensoir aux marns « de prétendus secrétaires; mais sa foi en lui est telle, que tout dans sa vie lui parait matière à louange et à glorification, propre à exhausser « le piédestal sur lequel il se place. De là sans doute une propension « à présenter les faits à son avantage; mais aussi le besoin de les « dire tous, persuadé qu'il était, qu'en tout, partout, personne n'avait « mieux fait. C'est Cette paSSion qui faut le merite de cette CompositiOIl « incorrecte, où d'ailleurs, quoi qu'il fasse, le bon roi est en pleine « lumière et s'élève au-dessus du ministre, de toute l'élévation de Son « âme, de toute la profondeur de son esprnt; on les y voit l'un et l'autre « en scène avec ce qui est propre à l'humanité : le bon, le mal, les « grandes qualités, les misères et les faiblesses.

« Aussi, au point de vue politique et philosophique, n'y a-t-il rien « dans la riche série de nos mémoires historiques qui soit au-dessus « des OEconomies royales... »

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1 Recueil des Lettres missives de Henri IV. In-4 dont six vol. ont Paru.

Tel est le jugement porté sur ce livre dans des Essais inédits sur les écrits et le caractère des hommes de la fin du xvIe siècle. Mais il en est des livres comme des hommes : Habent sua fata. Quand les OEconomies parurent, Sully ne remplissait plus la France de son nom et de sa puissance. C'était un vieux ministre qui, oublié depuis un quart de siècle, protestait vainement pour lui et pour son prince contre l'ingratitude de la génération nouvelle ; et si Richelieu avait repris avec éclat la politique de Henri IV, sa jalouse inquiétude ne permettait pas au fidèle ministre du père de Louis de publier au grand jour l'histoire de ce règne glorieux. C'était clandestinement que les deux premières parties avaient été imprimées au château de Sully, vers 1658, suivant tous les bibliographes, mais probablement plus tôt; car l'exemplaire de la bibliothèque d'Orléans porte cette mention manuscrite : Imprimé à Sully, par un imprimeur venu d'Angers, suivant le contrat passé pardevant moi, Pichery, notaire, le 7 octobre 1628 !. Chacun se rappelle la bizarrerie du titre de ces deux vol. in-folio : Mémoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques, politiques et militaires de Henry-le-Grand, l'exemplaire des rois, le prince des vertus, des armes et des loix, et le père en effet de ses peuples françois. Et des servitudes utiles, obéissances convenables et administrations loyales de Maximilian de Béthune, l'un des plus confidents, familiers et utiles soldats et serviteurs du grand Mars des François. Dédiez a la France, à tou, les bons soldats et tous peuples françois. A Amstelredam, chez Alethenosgraphe de Clearetimelée, et Graphexichon de Pistariste *, à l'enseigne des Trois Vertus couronnées d'amaranthe. Et cette enseigne était sur le titre rappelée par ce rébus : trois V, · coloriés en vert*, surmontés d'une couronne d'amarante, et dans lesquels se trouvaient les mots Foy, Espérance, Charité. Nous lisons partout, Sans en être persuadé, mais sans pouvoir le démentir, que ces trois V Verts, étaient le chlffre de la maison de Sully. Quoi qu'il en soit, il existe plusieurs contrefaçons de cette édition, imprimées sans soin, sur papier mince, avec un caractère plus fin, d'une autre justification et d'un format plus grand que celle originale. Celle-ci, au contraire, forme deux vol. pet. in-follo ; le premier de 6 ff. liminaires et de 705 pages, et le second de 4 ff. liminalres et de 744 pages*, lmprimées en gros texte sur papier fort. On y trouve, niais au surplus de même que dans la contrefaçOn que

1 Catalogue des Livres de la Bibliothèque publique, fondée par M. Prousteau. Paris, et Orleans, 1777, in-4, p. 170.

* Il semble que ces mots, laborieusement composés du grec par les secrétaires de Sully, signifient : Le véridique écrivain du clergé et du temple ; le secrétaire de grande confiance ou intime.

* C'est-à-dure Aux trots verts V (voyelles).

* Le premier vol. de la contrefaçon que nous avons sous les yeux a 535 pages, et le second 459,

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