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Il n’en falloit pas davantage pour guider M. Tes— telin dans les mesures qui lui restoient à prendre pour finir cette journée avec succès. Il employa ce qui lui en reota jusqu’à l’heure de l’assemblée à instruire les bien intentionnés de la conversation qu’il venait d‘avoir avec M. le surintendant; à les pénétrer des justes craintes que leur devoit donner le projet, résultant de cette conversation, de retenir les sceaux devers lui, ou de les faire tomber à son ami Errard; et à les prémunir contre les efforts que ces deux chefs ne manqueroient pas de faire pour empêcher le retour de M. Le Brun. Il les prévint de même sur ce qu’avoit de captieux ce qu’il ne pouvoit douter qu’ils n’insinuassent, qu’il y alloit de l’honneur de l’Académie que du moins M. Le Brun redemandât les sceaux, et con— vainquit tous nos officiers combien , au contraire , il l’étoit du sien de ne pas les redemander dans les circonstances présentes, et qu‘il étoit de la grandeur et de l’intérêt pressant de l’Académie de les lui redonner. Enfin , il les laissa en leur disant que leur sort étoit entre leurs mains, et qu’il ne tenoit qu’a eux, avant la fin du jour, ou d’être li— bres et comblés de gloire , ou d’être subjugués et couverts de mépris. Ce discours , placé si près du danger, affermit tous les courages et produisit un effet merveilleux. L’heure de l’assemblée venue, M. le directeur en

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tra avec son affidé et prit séance. Après avoir tra— vaillé à l’expédition de quelques affaires , que le secrétaire avoit annoncées comme instantes , et qui, en effet, l’étoient d‘une certaine façon, l’on mit sur le tapis la grande affaire du jour. M. Ratabon écouta la proposition qu’en fit le secrétaire avec un grand air de flegme et même de douceur. Il prit ensuite la parole. Hormis qu’il ne parla pas de soi, et qu’il n’insinua rien touchant M. Errard, il dit à peu près les mêmes choses qu’il avoit dites le matin au secrétaire, et il conclut « afin que » l‘Académie ne fût point exposée à la honte d’un » refus, à attendre jusqu’à ce que M. Le Brun se » fût mis en devoir de redemander les seeaux ; ou » du moins, si l’on vouloit absolument députcr 5) vers lui, que ce ne fût que pour lui demander » s'il étoit dans le désir et les dispositions conve— » nables de les reprendre. Mais , dans l’incertitude » Où l’on étoit à cet égard» , 'disoit—il pour se re— tourner, » il seroit peut—être bien aussi raisonna— » ble et aussi décent de délibérer si la garde de » ces mêmes sceaux ne pourroit pas être confiée à » quelque autre de messieurs les officiers du corps » académique; d’autant que cet empressement à se » jeter au devant du seul de ses membres qui s’en » étoit retiré volontairement semblqit avoir en » soi quelque chose d’injurieux pour les membres » qui lui étoient demeurés attachés, et dont il y »,en avait plusieurs d‘un mérite si connu, que le » seul embarras seroit lequel d'eux il serait possi» hle de ne pas préférer dans ce choix. » Quelque artificieuse que fût cette conclusion , personne ne s‘y laissa prendre. L’avisde rappeler M. Le Brun , en la manière convenue par le dernier arrêté, passa avec une telle chaleur et une telle unanimité, que M, le directeur, pour ne se pas voir le seul de son sentiment, fit semblant d’acquiescer à celui de la compagnie , avec promesse de remettre les sceaux à qui elle jugeroit à propos de les confier par cette délibération , évitant pourtant encore de pronon— cer ce nom qui lui répugnoit tant. Et à l’instant même , l'on recueillit les suffrages , qui tous se réu— nirent en faveur de M. Le Brun.

Le jour suivant, conformément à ce qui fut convenu avec M. Ratabon avant que de lever cette séance, les députés nommés pour cet effet furent chez lui prendre les sceaux , qui y étoient comme en dépôt, et les portèrent du même pas à M. Le Brun. Ils s’acquittèrent de cette commission avec tant d’onction et de zèle, que tout ce que le secrétaire avoit prédit sur ce point s’ac— complit et au—delà, à la plus grande satisfaction de tous ces cœurs vertueux ainsi réunis. Celle de M. Le Brun fut d’autant plus vive qu’elle fut plus inopinée; car à peine venoit—il d’apprendre, pour ainsi parler, tous les soins que les bien in— tentionnés s’étoient donnés pour le reconquérir. Le secrétaire ne lui en avoit rien dit que ce qu’il avoit fallu pour l’engager à accepter de bonne grâce et après que tout eut été convenu et ar— rêté. Or, aimant l’Académie avec une passion aussi noble et aussi sincère qu’il l’avoit toujours aimée, il n'étoit pas possible qu’un retour aussi cordial et aussi unanime ne pénétrât jusqu'au fond une âme aussi sensible que la sienne l’étoit naturellement. Il s'en expliqua, dans les termes lesplus touchants et les plus convenables, la pre— mière fois qu’il se trouva avec la compagnie as— semblée: ce fut peu de jours après la consomma— tion de ce mémorable événement, en la dernière assemblée de l’année 1661 . Ou le vit avec plaisir, dans celles qui la suivirent, reprendre son aucienne assiduité; tout y changea aussitôt de face. M. Errard le respectoit et connoissoit trop la noble fermeté de ses sentiments pour oser s'émanciper devant lui et rien entreprendre ni même tenter qui fût contraire à l’honneur et à lalibert_é académiques. Et, ce qui fit l’admiration de tous, ce grand homme, par la seule force de son exem— pléet sans s’arroger aucune supériorité particulière, ramena aussitôt dans la compagnie cet esprit d‘ordre, de discipline, de décence et de paix, qui y régna dans les beaux jours de sa naissance, qu‘elle n’avoit. cessé de regretter, et dont elle avoit toujours attendu le retour sans jamais avoir osé l’espérer.

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La cour ayant quitté'le séjour de Fontaine— bleau pour reprendre celui de Paris, et les pro— tecteurs de l’Académie étant revenus aussi yfixer leur résidence, la compagnie songea à s‘acquitter auprès d’eux du devoir de respect et de recon— naissance qu’elle avoit délibéré de leur rendre en corps c0mplet. En conséquence M . Le Brun fut prié de ménager le temps le plus opportun où elle pût être admise chez ces messieurs. Les entrées fami— lières dont il jouissoit en tout temps chez M. le chancelier et chez M. Colbert lui donnoient toute facilité pour exécuter cette commission. Il rendit compte à: la compagnie du jour et de l’heure fixés pour l’une et pour l’autre de ces audiences; elle en donna avis à M. son directeur, qui l’avait préVenue du dessein où il étoit de la conduire à toutes les deux. Au fond, ce n’étoit pour lui 'qu’une corvée, mais il n’osait s’en dispenser, de crainte que la chose ne fût prise de mauvaise part. Ce qui se passa à la première de ces deux audiences, qui fut celle de M. Colbert, l’en déc goûta si fort qu’il renonça a la seconde, et lui fit prendre le parti de ne s’y point trouver.

D’abord un contretemps assez bizarre, efl'et tout pur du hasard, sans qu’il y eût de la faute de personne, lui causa un désagrément, lequel

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