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et je me suis dit : un traducteur est un copiste, un peintre, et non pas un correcteur. Si Virgile, dont je fais le portrait, avait des verrues

ou des balafres au visage, je voudrais rendre toutes ces difformités; car sans cela qui reconnaîtrait Virgile dans mon ouvrage? Vous craignez de présenter à vos lecteurs le pius Æneas, le pater Æneas , etc., etc.; et moi, tant que j'en aurai la possibilité, je répéterai : le pieux Enée, Enée le père des Troyens, etc., etc., parce que je ne vois là rien de ridicule, mais bien l'expression vraie et simple de ce personnage antique. Vous rougissez pour Virgile des terreurs de son héros, du frisson qui glace ses membres; et moi je ne chercherai à déguiser aucune de ses faiblesses. Je ne reculerai non plus, ni devant les Mirmidons que vous n'osez pas traduire, ni devant Ucalegon qui vous semble mal sonnant à l'oreille. Vous avez honte d'avouer le présent que Didon fait aux Troyens naufragés, et vous avez soin de dire qu'elle leur

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envoie les hures menaçantes de cont noirs sangliers ; j'en suis fâché

pour l'étiquette de votre style; mais vous trouverez chez moi cent porcs aux dos velus; «horrentia centum terga suum.» Quand Junon vous dit expressément qu'elle a quatorze nymphes à sa suite, bis

septem, est-ce à vous de lui en retrancher deux, parce que la douzaine entre mieux dans votre vers et dans vos habitudes numériques? Si Virgile me parle de Sergeste ou d'Anthée, vous vous croirez en droit, quand votre rime le réclame, de les appeler Gyas ou Cloanthe; qui vous a donné cette mission? Ne savez-vous pas que Virgile, en nommant dans un passage tel ou tel de ses héros, avait en vue de flatter l'orgueil des familles patriciennes de Rome qui s'en disaient issues ? Pourquoi heurter l'intention du poète? Toutes les volontés de cet illustre mort ne sont-elles pas également sacrées ? Et vous vous arrogez, vous, plus de pouvoir que Varius et Tucca, ses exécuteurs testamentaires !

par cette

Ce système de tout traduire, qui, aux yeux de quelques personnes, peut passer pour un entêtement ou une monomanie de traducteur, est fondé néanmoins sur des raisons justes et faciles à apprécier. Ceux qui ne chercheraient dans l'Enéide

que

l'intérêt de la narration, se sentiraient souvent peu émus lecture. La fable de ce poëme est simple; la marche en est unie; tout y est prévu par le début même: c'est un héros pieux qui quitte sa patrie en cendres, et qui, après avoir longtemps erré d'île en île, arrive enfin sur les bords du Tibre, où il épouse la fille d'un petit roi et fonde une petite ville. Certes, le moindre de nos romans modernes offre plus d'intérêt que les douze livres de Virgile. Ce n'est donc pas par l'action en elle-même, ou par le récit des évènemens, que brille cette épopée; mais bien par

les détails du style, par les images fortement tracées, par les choses du cœur, qui font de Virgile un poète d'une éternelle actualité. Un poëme antique doit être considéré

comme une étude dans l'histoire des premiers âges; c'est une introduction aux mours, aux usages, aux croyances de l'antiquité, à ses habitudes domestiques, à sa philosophie, à son histoire, à ses arts, à ses sacrifices, à sa géographie; c'est une fouille sous les décombres des siècles comme dans les rues souterraines de Pompeï ou d'Herculanum. Voilà les trésors de science qu'on retrouve dans la poésie des anciens, que chaque vers, que chaque mot nous révèle, et qu'il est défendu de soustraire ou de dénaturer aux yeux des investigateurs modernes.

A cette première qualité que j'exige chez les autres et que je m'impose à moi-même, j'en ajoute une seconde qui semble d'abord incompatible avec l'extrême fidélité; c'est l'extrême concision. Tout le secret du style est renfermé dans ce mot. On a prodigieusement disserté sur l'art d'écrire; on a fait des traités sur le beau et sur le sublime; on les a définis, divisés et subdivisés; et je ne pré

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tends pas ajouter mes, réflexions aux préceptes des rhéteurs anciens et des savans professeurs de nos écoles. Selon moi pourtant, le beau qui embrasse tous les genres, et le sublime qui est le beau à un plus haut degré, ne sont autre chose

que

la concision, c'est-à-dire une forme de style qui renferme un grand nombre de choses sous un petit nombre de mots; voilà le grand levier que génie met en quvre, pour remuer fortement le coeur ou l'imagination. L'action de ce puissant moyen se démontre presque

matériellement; c'est la conséquence forcée d'une cause physique sur le mécanisme de nos organes. Un certain nombre de pensées présentées successivement n'agit que faiblement sur notre esprit; c'est la congestion seule de ces pensées qui, simultanément introduite dans notre cerveau, ébranle d'un seul coup le siége de nos perceptions, et secoue à la fois toutes les fibres de l'intelligence. Une quantité quelconque de poudre fuse

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