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plus convenable de traduire les poètes: les uns pensent que le vers seul peut rendre le vers; les autres soutiennent l'excellence des versions en prose. Il serait superflu ici d'exprimer mon opinion à cet égard; le fait seul de cette traduction explique clairement ma pensée. Si la concision est la plus essentielle qualité du traducteur, ce n'est pas dans la prose qu'il faut la chercher, mais dans la poésie, qui, bien loin d'être la langue de la prolixité et de l'amplification, se distingue surtout par sa concision nerveuse et par des formes elliptiques qui n'appartiennent qu'à elle seule. En voulez-vous une preuve péremptoire? Essayez de traduire une page de bons vers français en prose française; il vous sera impossible de la resserrer dans

. * Notre vers, d'ailleurs, par le droit qu'il conserve de rompre l'ordre naturel de la phrase, par la puissance de ses inversions,

bien plus parfaitement la

le même espace

peut imiter

nous

physionomie du vers latin, et conserver à l'allure antique toute la vivacité de ses habitudes. En un mot, quel que soit le mérite d'une traduction en prose, elle ne sera jamais à mes yeux qu'une lithographie, ou une excellente gravure d'un tableau ; la traduction en vers m'en reproduira la copie exacte, avec la vigueur du relief et l'animation de la couleur. Vous prétendez que Virgile veut être traduit en prose; que nous répondrez - vous si nous avisons un jour de traduire en vers Cicéron ou Tacite ?

Un double but m'a dirigé dans cette vaste et pénible carrière : j'ai voulu faire un livre d'études et un ouvrage de lecture; je l'ai destiné aux reclus du collége et aux hommes du monde; j'ai appliqué mon temps et mes efforts, d'une part à interpréter rigoureusement le modèle, et de l'autre à dissimuler le travail de cette interprétation; j'ai voulu enfin

que

le fond littéral ressortît sous la

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transparence de la forme poétique, et que, sous
les couleurs du style, on pût retrouver tou-
jours les lignes sévères du dessin primitif.
Quand une traduction peut soutenir l'examen
rigoureux du texte en regard, et que,
détachée de l'original, elle produit à la lec-
ture l'effet d'une oeuvre de création, sans
trahir sa gêne et son asservissement; quand,
dis-je, une traduction peut passer par cette
double et terrible épreuve, elle réunit les
conditions requises; et l'on peut hardiment
la juger bonne. Voilà le double but que
j'ai tenté d'atteindre; le succès de cette oeuvre
démontrera si j'ai réussi.
C'est

pour avoir négligé l’une ou l'autre de ces obligations, que les traducteurs de Virgile n'ont élaboré jusqu'à ce jour que des oeuvres incomplètes. Ceux des seizième et dix-septième siècles se sont contentés de reproduire le sens matériel du poète latin; ils ont rendu littéralement le mot par le mot, sans se douter que cette agrégation même de sens

vu

et de mots ne formait qu'un bouleversement général du style et de la manière de l'original. Ceux qui sont venus après, effrayés de la barbare poésie de leurs devanciers, ont jugé que ce vice était le résultat d'une fidélité trop minutieuse, et, pour échapper à cet écueil, ils se sont livrés à une folle indépendance, et ont couru librement devant eux sans poser

les pieds sur les traces du maître. Ils n'ont

pas que c'est

par l'exacte reproduction des détails, par l'application de l'ouvre nouvelle sur l'empreinte antique, qu'on peut arriver à transmettre dans notre langue la forme générale de l'original, avec toute la vigueur et la finesse de ce premier type. Leurs traductions, lues à part, produisent l'effet d'un poëme français, sans incorrection, mais sans force; élégamment affublé des colifichets de nos modes, mais dépourvu de ses belles formes nues ou de ses larges draperies, et entièrement privé de ce parfum de poésie latine qui ne s'est pas évaporé après dix-neuf siècles..

La plupart ont déguisé leur impuissance ou leur paresse sous des prétextes plus ou moins spécieux. Tantôt ils prétendent qu'un passage offrant peu d'intérêt au lecteur, ils sont libres de le retrancher; d'autres fois, que tel détail, admirable dans l'original, 'serait choquant dans notre langue, ou dur dans notre poésie, et qu'ils ont sagement fait de le déguiser ou de l'adoucir; qu'à une image peu juste ils peuvent ajouter plus de perfection; substituer une comparaison à celle du texte: tout cela, disent-ils, dans l'intérêt du poète latin et du lecteur français; en un mot, ils cherchent à justifier de toutes manières leurs infidélités ou, pour mieux dire, leurs sacriléges déguisemens. Je déclare, pour moi, que je ne fais ici aucune concession à nos petites délicatesses, que je ne pactise en rien avec les convenances de la poétique moderne et les scrupules du mauvais goût. Je me suis fait une loi, et cette loi sera pour moi inviolable jusqu'à la fin. J'ai voulu traduire Virgile

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