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pas pouvoir aller plus avant sans tourner en rupture ouverte : il consistoit à proposer l'établissement d'un officier, subordonné à l'Académie et à son chef, pour remplir les fonctions prescrites par l'article 11 des statuts, avec qualité de secrétaire, séance, voix délibérative, etc. L'amour du bien général avoit suggéré cet expédient à un de nos académiciens , homme de bon esprit, d'un caractère fort réservé, qui avoit fréquenté les assemblées sans discontinuation, mais aussi sans s'y ouvrir en façon quelconque. Dans cette fermentation générale où il voyoit la compagnie, il n'avoit pas jugé à propos d'y propeser son idée de vive voix; il avoit donc pris le parti de la bien développer, de la rédiger par écrit en forme de lettre anonyme, et de faire porter cette lettre à l'une des premières assemblées par un inconnu. Ce projet, ainsi arrêté dans le secret de son cœur, fut exécuté de point en point : pendant la tenue d'une assemblée générale la lettre fut délivrée à l'un des modèles qui en gardoit l'entrée par un homme qui disparut à l'instant. L'air mystérieux de cet envoi fut cause que la compagnie la reçut avec assez d'émotion; les sentiments se trouvèrent partagés si on l'ouvriroit ou non. On l'ouvrit pourtant, mais, comme on s'aperçut qu'elle n'étoit point signée, M. de la Hire, dans un premier mouvement de vivacité, la saisit, etsans autre examen la jeta au feu. Il craignit que ce ne fût quelque libelle satirique ou injurieux hasardé par le syndic naguère destitué dans la vue de semer le trouble et la désunion, et crut ne pouvoir trop se hâter d'en détourner et d'en anéantir l'effet. M. Le Brun, oumieux inspiré, ou plus curieux seulement, la retira incontinent des flammes, et, l'ayant parcourue en particulier, trouva bientôt moyen de calmer cette espèce de soulèvement qu'elle venoit d'occasionner; il assura la compagnie qu'elle ne contenoit que des avis et très solides, et très sages, et très pacifiques; il insinua de plus qu'elle ne pouvoit partir que d'une main amie, de quelqu'un animé d'un vrai zèle pour le bien et l'honneur du nouvel établissement; la seule adresse que l'on y voyoit en tête lui parut suffire pour en faire juger ainsi; elle étoit conçue en ces termes : Le cœur de l'Académie aux douze anciens d'icelle.

Toute l'assemblée se réunit à cet exposé et demanda avec empressement qu'on lui fît la lecture de cet écrit. L'on y procéda à l'instant même. Elle y donna une vive et très sérieuse attention; elle y fit diverses réflexions générales. Mais, comme l'affaire n'étoit pas de nature à être brusquée, l'on convint d'en renvoyer l'examen particulier à l'une des assemblées suivantes. L'on voulut l'arranger d'une façon à ne point blesser M. deCharmois, ou du moins à lui ôter tout prétexte de se plaindre de l'Académie. On lui députa donc quelques uns de nos messieurs pour lui dire qu'elle étoit confuse d'avoir abusé si long-temps de la bonté avec laquelle il se livroit à un service si fort au dessous d'un homme de sa sorte; qu'en lui rendant de très humbles actions de grâces des soins qu'il s'étoitbien voulu donner à ce sujet, elle croyoit devoir l'en soulager pour l'avenir, et qu'ainsi elle lui faisoit part de la résolution où elle étoit d'en charger désormais un officier subordonné qui, en qualité de secrétaire de la compagnie, rempliroit toutes les fonctions dépendantes de cet emploi, dont la tenue duregistre des délibérations formoit une desplus essentielles; qu'en conséquence elle le prioit qu'il voulûtbien remettreà eux députés ce registre, qui étoit ensapossession, afin de la mettre en état de consommer cet arrangement. M. de Charmois avoit trop d'esprit pour répondre à ce compliment autrement que sur le même ton ; il remit le registre aux députés de la meilleure grâce du monde, et l'on se quitta avec toutes les marques réciproques debienveillance et de satisfaction. Dans toute cette tournure l'on ne sauroitguère méconnaître l'espritde M. Le Brun : pouvoit-on sortir d'un tel embarras plus amiablement? Dès que l'on eut ainsi rempli les mesures que l'onvouloit garder avec M. de Charmois, il ne fut plus question que de terminer l'affaire : l'on convoqua pour cet effet une assemblée générale. M. Corneille, qui s'étoit rendu dépositaire de le

crit en question, le porta à cette assemblée et le mit sur le bureau ; l'on en fit de nouveau la lecture, et, après en avoir pesé les diverses dispositions avec maturité, l'on convint qu'il n'y avoit rien de mieux à faire que d'en adopter le plan en son entier. Tout cela fit beaucoup d'honneur à l'auteur du projet. On l'attribua assez généralement à M. Testelin l'aîné : il pouvoitmériter ce soupçon par sa capacité, par la netteté de ses vues et par le zèle qu'il avoit fait paraître en toute rencontre pour les intérêts de l'Académie; mais il protesta de n'y avoir eu aucune part. Ce fut avec vérité; je suis en état de certifier même qu'il n'en avoit pas eu la moindre connaissance. Cela n'empêcha point que toute l'Académie ne jetât les yeux sur lui, et que d'une commune voix elle ne lui déférât le secrétariat. De l'air dont elle s'y prit pour lui offrir cette place, il lui eût été difficile de ne la point accepter. A l'instant même elle lui remit ses registres et papiers, dontelle le constitua le gardien, et il entra en exercice en rédigeant la délibération qui venoit d'être prise à ce sujet. Elle ne pouvoit faire un plus digne choix, la suite l'a assez fait connoître; tout ce qu'il a fait pour sa compagnie, pendant le peu de temps qu'il a occupé cet emploi et depuis, y doit rendre sa mémoire précieuse à jamais; c'est tout dire : il n'a guère moins mérité à cet égard que M. Le Brun lui-même.

A peine l'Académie fut-elle sortie de cet embarras qu'elle en vit naître un autre bien plus considérable, extrêmement nuisible à sa réputation et à ses succès, et beaucoup plus difficile à surmonter: ce fut celui qu'elle essuya du côté du vide des fonds nécessaires pour subvenir à l'entretien de son école et pour satisfaire aux frais absolument inévitables de même nature; il fut tel, cet embarras, qu'il tint à bien peu de chose qu'il n'éteignît totalement cette lumière fructifiante dont la première intention de nos instituteurs fut d'éclairer les beaux arts pour tout l'avenir. On ne sauroit guère bien juger de tout ce qu'il eut pour nous de pénible et de fâcheux sans en développer un peu les causes, etpour cela il sera besoin de reprendre les choses d'un peu plus haut; il en faudra après cela considérer les suites, ce qui nous remettra au courant de notre narration.

L'on a pu voir ci-devant sur quoi étoit fondé l'entretien et en quoi consistoient les ressources de l'Académie dans les premiers temps de sa naissance : tout se réduisoit à un casuel assez modique en soi, un droit de 10 liv. par chaque lettre de provision de tout académicien nouvellement admis, à une libéralité passagère de la part de nos douze anciens, faite par un épanchement de zèle et de joie dans la nouveauté de notre heureux établissement, et quin'avoitpas été réitérée depuis. Il

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