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A LA MÉMOIRE RESPECTÉE

DE

M. AMBROISE FIRMIN-DIDOT

LE PROMOTEUR DE CE LIVRE

LES AUTEURS.

AVERTISSEMENT

Lorsqu'en 1870 notre vénérable ami et savant confrère, M. Ambroise Firmin-Didot, nous fit l'honneur inattendu de nous demander un SuppléMent à l'œuvre immense de M. J.-Ch. Brunet, au Manuel Du Libraire Et De L'amateur De Livres, notre première impression fut un sentiment d'effroi; bien que la nature de nos anciens travaux nous eût préparé à ce rude labeur, il nous était vraiment difficile de ne pas reconnaître notre insuffisance, et absolument impossible de nous dissimuler les grandes difficultés de l'entreprise; et cependant telle était, telle est et telle sera jusqu'à la fin notre passion aveugle pour la Bibliographie, et si grand était notre dévouement au respectable éditeur, que nous acceptâmes sans hésitation et d'enthousiasme cette redoutable mission.

L'amour éclairé que portait M. Ambroise Firmin-Didot aux études bibliographiques, les longs et affectueux rapports (nous ne le rappelons pas sans tristesse) qui nous unissaient cordialement depuis tant d'années, nous faisaient d'ailleurs un devoir d'obtempérer sans objection au désir qu'il voulait bien nous faire l'honneur de nous manifester.

La fatale guerre de 1870 vint brutalement interrompre notre travail.

Il ne fut repris qu'à la fin de 1871.

Cette époque désastreuse de notre histoire fut marquée par un bien singulier phénomène : l'énorme rançon payée par notre pauvre France, les misères de toute sorte qu'elle avait endurées, les horreurs de la Commune et les douleurs qui en furent la suite, semblaient devoir amener une baisse considérable sur les prix des valeurs de convention, sur les tableaux, les livres et les objets d'art. On avait encore présente à la mémoire la Révolution de 1848, et l'énorme baisse qui s'en était suivie; en 1871, ce fut le contraire qui eut lieu.

« Tout est lié dans la nature, a dit le grand Laplace, et ses lois générales

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enchaînent les uns aux autres les phénomènes qui semblent les plus disparates. »

Nous estimons qu'il serait bien difficile de rattacher cette résultante aux faits désastreux qui l'ont précédée; mais un seul mot, pensons-nous, suffira à l'expliquer, et ce mot, c'est : La confiance I

Oui! du haut en bas de l'échelle sociale, riches ou pauvres, savants et illettrés, nous prîmes confiance dans le gouvernement régulier du Libérateur du territoire, dans ses tendances absolument libérales et conservatrices.

On lui vota par acclamation, ce qui en France, aux époques désastreuses de notre histoire, n'a jamais été décerné qu'aux hommes Excellents, on lui vota : La confiance publique, et cette récompense nationale le paya généreusement de ses pénibles efforts et de ses angoisses patriotiques.

Qu'on ne vienne pas nous interrompre et nous objecter qu'un bibliographe doit éviter avant tout de parler religion ou politique; c'est là une banalité à laquelle nous souscrivons volontiers; mais il n'y a dans les lignes qui précèdent aucune allusion qui puisse blesser la susceptibilité la plus pointilleuse; c'est l'expression naïve d'une vive reconnaissance personnelle, et ce sentiment, aussi vrai que désintéressé, est par cela seul respectable. D'ailleurs nous avons sur les droits et devoirs du bibliographe des principes arrêtés, une théorie toute faite, qui nous serviront toujours de règle et dont nous ne nous départirons jamais : c'est que la responsabilité d'un vrai bibliographe doit rester indépendante des passions des bibliophiles et des intérêts des libraires; pour s'exercer utilement dans la calme atmosphère où se réfugie la saine critique, le métier a besoin à la fois d'indulgence et de liberté.

Était-ce besoin d'oublier? ou plutôt, par un sentiment d'amour-propre patriotique, voulait-on affirmer la vitalité de la France à la face de l'Europe attentive? Nous l'ignorons; mais ce qui frappa tous les amis des lettres, des arts et des livres, d'un étonnement qui devint de la stupéfaction, ce fut quand on vit les amateurs se jeter à corps perdu, avec une frénésie quasi-insensée dans ces élégantes passions, presque toujours inoffensives, qui semblent être l'apanage exclusif des nations arrivées à l'apogée de la civilisation; tels les Athéniens, après la guerre du Péloponnèse, durent payer les marbres de Praxitèle et de Phidias, ou les tableaux de Zeuxis et d'Apelles.

Le nombre des bibliophiles augmenta dans une proportion extraordinaire; les heureux du jour, les riches s'en donnèrent à bourse déliée; les amis des livres, ceux qui savent lire, mais qui ne sont pas les favoris du grand dieu Plutus, le plus grand des dieux de l'Olympe, quoi qu'en disent

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