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Homère et la tradition mythologique, ceux-là luttèrent avec l'énergie du désespoir, et remportèrent quelques victoires à la Pyrrhus qui eurent du retentissement.

Les ventes qui avaient obtenu le succès le plus éclatant, le plus bruyant, celle de M. Yéméniz, le célèbre bibliophile gréco-lyonnais, en 1867; celle de M. Brunet, en 1868; celle du baron Jérôme Pichon, en 1869; celle enfin de notre éminent libraire, M. Potier, en 1870, toutes ces auctions qui avaient été des triomphes, qui avaient porté les beaux livres à des prix qu'on trouvait alors insensés, se trouvèrent tout à coup dépassées et furent laissées bien loin en arrière.

Cet aphorisme, qui passait pour un audacieux paradoxe, qu'on ne saurait jamais payer trop cher un tableau de grand maître, un beau livre ou une reliure signée d'un nom célèbre, devint tout à coup une vérité absolue.

Nous reviendrons avec quelques développements sur ce singulier mouvement, et sur les vicissitudes bizarres par lesquelles ont passé depuis dix ans le goût et la passion des livres; les hauts faits de MM. les néo-bibliophiles seront exposés, analysés et commentés dans une préface que nous avons l'intention, si Dieu nous prête vie, de publier avec le second volume du Supplément au Manuel du libraire ; ces pages de critique bibliographique ne seraient point ici à leur place de bataille.

Nous avons cité la vente de M. Potier en 1870; cet excellent libraire, le continuateur des Gabriel Martin, des Barrois, des Née de la Rochelle, des De Bure, des Renouard et des Brunet, ce modèle des catalogographes (Littré dit catalogueur), qu'on est d'accord pour surnommer le dernier des grands libraires, s'est retiré de l'arène, et ne sera certainement pas remplacé de sitôt, mais une nouvelle école lui a succédé.

Quelques libraires, aussi audacieux qu'habiles, prirent résoldment la direction du mouvement prodigieux qui bouleversait le commerce des livres; pour favoriser cette impulsion, la développer, la pousser à son paroxysme, ils s'attachèrent à publier d'excellents catalogues à prix marqués, qui devinrent aussitôt, dit avec raison notre excellent ami M. Paul Lacroix, de véritables répertoires bibliotechniques, où les bibliophiles affamés trouvaient à satisfaire leurs plus luxueux appétits, où les bibliographes, empêchés ou éloignés, rencontraient les renseignements les plus sûrs, les détails les plus minutieux, qui leur épargnaient en grande partie ce travail à la fois irritant et pénible de recherches si souvent infructueuses à travers les collections publiques ou particulières.

L'excessive plus-value du prix des livres précieux tient-elle absolument à l'impulsion donnée par ces libraires ? Évidemment ils ont fait beaucoup pour arriver à ce résultat; mais, en bonne conscience, il faut avouer que MM. les amateurs se sont prêtés avec infiniment d'abandon à ces exagérations, s'y complaisent encore et y contribuent dans une large mesure.

Où tout cela s'arrêtera-t-il ?

Un ardent collectionneur nous disait, il y a quelques années : « Nous nous arrêterons, quand le prix des éditions originales des pièces de Molière atteindra, en France, le prix qu'obtiennent en Angleterre les éditions originales des pièces de Shakespeare. »

Mais ces prix sont atteints et même dépassés depuis longtemps ; à l'exception de l'Hamlet de 1603, dont on ne connaît que deux exemplaires incomplets, l'un du titre, l'autre du dernier feuillet, et dont un exemplaire parfait se payerait certainement 500 à 600 guinées, toutes les pièces originales du grand tragique ne se vendent que 40 à 50 livres sterling en moyenne, et ici les pièces rares de notre illustre comique arrivent à des prix infiniment plus élevés.

De plus, les livres précieux, rari nantes, tendent évidemment à diminuer de jour en jour; quelques-uns, n'offrant plus qu'une faible résistance à l'injure irréparable du temps, sont mis entre les mains des restaurateurs, laveurs et réparateurs, mais, par le seul fait d'une restauration plus ou moins habile, d'un lavage plus ou moins réussi, ils perdent cette pureté virginale du livre genuine qui seul est absolument précieux, aux yeux du moins de MM. les amateurs du jour, infiniment plus vétilleux, plus méticuleux que leurs célèbres devanciers du dix-huitième siècle et de la première moitié du dix-neuvième.

D'autres beaux livres, à chaque vente, vont s'engloutir dans ces vastes nécropoles qu'on appelle les Bibliothèques publiques, au seuil desquels est inscrit à leur adresse le vers de Dante : Lasciate ogni speranza..., et pourtant lisez le rare volume de MM. Bordier, Lalanne et Bourquelot, et vous verrez que cette garde qui veille aux barrières des bibliothèques n'empêche pas toujours les livres d'en sortir, et que les morts s'échappent des tombeaux.

Les Librairies nouvelles fondées en Amérique, particulièrement au Canada, et jusqu'en Australie, font l'office de pompes aspirantes et attirent à elles par-delà l'Atlantique bon nombre de nos curiosités; et spécialement les livres si rares qui racontent les hauts faits des premiers Conquistadores sont devenus absolument inabordables.

Mais tous ces détails reviendront, avec force preuves à l'appui, dans notre Préface; ne sortons pas de l'Avertissement.

Obligé, par suite de circonstances bien indépendantes de notre volonté, d'exécuter ce long travail dans une petite et triste ville de province (triste, lugubre même, au point de vue des ressources littéraires), privé de la communication des précieux et innombrables documents qu'offrent aux bibliographes les bibliothèques publiques de la Grand Ville, cet ouvrage a dù nous présenter des difficultés tout à fait exceptionnelles; aussi nous faut-il réclamer l'indulgence du public spécial, redoutable à tous égards, auquel nous nous adressons.

Ce public difficile nous reprochera sans aucun doute de ne pas observer rigoureusement, en toutes circonstances, cette loi de la sécheresse noble, qui semble être une règle d'État pour les bibliographes, particulièrement pour ceux de l'ancienne école. Mais la bibliographie est-elle fatalement vouée à cette austérité ? L'écrivain doit-il se voiler éternellement la face avec le masque tragique, absolument comme s'il était condamné à déclamer à perpétuité le récit de Théramène ?

Mais alors rentrons tout de suite dans la forme aride des répertoires anglais et allemands, el nos catalogues gagneront en dignité et en correction glaciale ce qu'ils perdront en intérêt et en mouvement.

Notre première intention, quand nous eûmes résolu de nous rendre au désir formulé par notre respectable éditeur, fut de condenser en quelques feuilles seulement les notes complémentaires que nous avions en réserve, en y ajoutant les rares corrections nécessitées par quelques inexactitudes d'assez peu d'importance, qu'avait laissées passer M. Brunet, ou plutôt le correcteur émérite qui avait bien voulu se charger d'un travail trop pénible pour les quatre-vingt-cinq ans du bibliographe.

Puis il nous revint en mémoire que M. Brunet nous avait fait l'honneur de nous témoigner son regret de ne pouvoir mettre à profit les excellents travaux sur l'Espagne, publiés par MM. Zarco del Valle et Sancho Rayon; à toutes les pages de l'Ensayo de una biblioteca Española se rencontrent en effet des renseignements, présentant un vif intérêt, sur les premières éditions des Incunables et des Classiques espagnols ; nous entendons parler des Romans de chevalerie, et l'on sait ce que se payent en vente publique les Tirante el Bianco et les Claribalte.

M. Brunet avait même rédigé, de sa main d'octogénaire, un assez grand nombre de notes, de corrections et d'additions qu'il destinait à former un court supplément à son grand ouvrage; ces notes ont malheureusement disparu, malheureusement! surtout pour nous, auquel elles auraient été d'un si précieux secours.

Nous eûmes également à consulter le second et très-précieux catalogue de Vicente Salvá, qui nous fournit encore nombre de renseignements et de notes qu'il ne nous était pas permis de passer sous silence.

Le travail, ainsi raisonné, prenant un certain développement, il devint nécessaire de l'uniformiser, c'est-à-dire de donner aux littératures des autres pays l'extension que nous avions cru devoir attribuer à l'Espagne.

D'autre part, la great attraction qu'exerçait sur les nouveaux bibliophiles une série bien négligée, à l'époque où M. Brunet donnait la cinquième édition de son Manuel, celle des livres illustrés du dix-huitième siècle, nous obligeait à nous en occuper avec d'assez longs détails.

Enfin il nous parut utile de continuer le travail de notre devancier, en tenant compte et donnant les chiffres des prix extraordinaires, atteints par une foule de livres déjà signalés par M. Brunet, déjà précieux de son temps, mais dont les adjudications récentes dépassaient de mille coudées les prix les plus extravagants des âges antérieurs.

Qu'aurait dit le vénérable bibliographe, quand il décrivait le Molière de 1666, en portant les prix de 55 fr., en mar, doublé, de Soleinne, 245 fr. Armand Bertin ; enfin 499 fr., avec dix pièces de 1666 à 1671, et de plus avec Elomire, Costabili, s'il avait eu à enregistrer les chiffres quelque peu déraisonnables de 5,700, 6,000, 7,600 fr., que nous signalons?

Quelles exclamations n'aurait-il pas poussées en voyant ses chers Contes de La Fontaine de 1762, qu'il soignait et ménageait avec une passion jalouse, qui figurèrent toujours dans sa vitrine, bien et dûment recouverts en fort papier, ces bijoux d'une reliure étincelante qu'il avait payés 625 fr. en 1837, et qui atteignirent à sa vente faite en 1868 le prix de 7,200 fr., pour être poussés au chiffre énorme de 13,000 fr. à la vente Benzon de 1875?

Il nous fallait donc tenir compte de ces exagérations et en dresser procès-verbal ; c'était une navigation longue et fastidieuse à travers des flots agités, mais elle nous était sévèrement imposée par l'obligation de mettre les lecteurs et bibliophiles étrangers au courant des exploits de la furia francese.

Nous avons eu pendant quelque temps la pensée de faire figurer dans notre cadre les Romantiques, dont fut brillamment constellé le ciel de la seconde renaissance française qui suivit le mouvement de 1830; les premières éditions de nos poëtes et romanciers, Hugo, le chef de l'école, Musset, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, etc., atteignent depuis quelques années dans nos ventes des prix fort élevés; mais, après de longues hésitations, nous avons renoncé à nous faire l'historiographe des Rapsodies et de la Madame Putiphar de Petrus Borel, du Sylphe de Dovalle ou des Heures perdues de Félix Arvers; ces curiosités se payent au poids de l'or, mais M. Charles Asselineau, dont nous avons à déplorer la perte récente, s'étant fait l'Homère et le Plutarque de ces fières élucubrations, nous n'avons pas voulu rééditer son livre, charmant du reste, et lui en avons laissé tout l'honneur. :

Nous avons cru pouvoir apporter quelques légères modifications au plan suivi par notre excellent maître ; ainsi les Heures, dont nous avons retrouvé un certain nombre d'éditions, dont les titres ne figurent pas au Manuel, n'occupent point au Supplément une place à part sous forme d'appendice; nous les avons réintégrées à leur ordre alphabétique, et réunies sous la rubrique : HORÆ.

Les nombreuses éditions des très - nombreux volumes consacrés aux travaux de l'aiguille sont ici classés sous la rubrique : DENTELLES.

Ainsi pour PARIS; sous ce vocable, nous avons placé les publications nouvelles concernant notre grande et noble capitale.

Toutes les fois que nous avons eu à mentionner un livre déjà décrit au Manuel, nous avons, comme chiffre de rappel, inscrit celui que M. Brunet lui avait accordé dans sa table méthodique.

Notre deuxième volume sera également suivi d'une table raisonnée et méthodique, qui prendra forcément un assez grand développement.

Nous approchons du terme de ce trop long avertissement, et nous touchons à la partie réellement facile du travail.

Nous avons à citer quelques-uns des nombreux travaux de bibliographie que nous avons mis à contribution, et c'est pour nous un devoir, mais un devoir bien doux, d'adresser de sincères et affectueux remercîments aux bibliographes et aux nombreux bibliophiles qui ont bien voulu nous aider de leurs conseils, qui, avec une parfaite bonne grâce, ont mis à notre entière disposition leur critique, leur expérience et leur érudition.

Au premier rang de ces bienveillants confrères, il nous faut citer notre excellent ami, M. Gustaye Brunet, de Bordeaux, duquel nous n'avons cru pouvoir reconnaître l'aide incessante et l'active coopération, qu'en le priant de vouloir bien nous permettre d'unir fraternellement, au frontispice de notre livre, son nom si honorablement connu à notre nom obscur.

Nommons aussi notre grand libraire, M. L. Potier, qui a bien voulu lire quelques-unes de nos épreuves, et dont les conseils et la critique autorisée nous ont été du plus grand secours. L'affection cordiale qui nous unit est trop ancienne pour qu'il puisse nous refuser d'accepter ici l'hommage sincère de notre gratitude.

Tous les bibliophiles connaissent et honorent le nom de M. Paul Lacroix, le célèbre conservateur de l'Arsenal, l'un de nos plus éminents confrères en bibliographie; ses travaux récents nous ont été d'un puissant secours, et sa vieille amitié ne nous a jamais fait défaut.

Un bibliophile plein de gout et d'une étonnante ardeur, qualités qui ne se trouvent pas toujours réunies, fort érudit d'ailleurs et d'une complai

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