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- - DIDEROT. „Il y avoit au fond d'un bois, ou vous vous êtes prome„née quelquefois, un charbonnier dont la cabane servoit da„syle à ces sortes de gens, c'étoit aussi Pentrepót de leurs „marchandises et de leurs armes: ce fut là que Félix se ren„dit, non sans avoir couru le danger de tomber dans les em„buches de la maréchaussée qui le suivoit à la piste. Quel„ques uns de ses associésy avoient apporté la nouvelle de son „emprisonnement à Rheims; et le charbonnier et la charbon„nière le croyoient justifié, lorsqu'il leur apparut. » „Je vais vous raconter la chose, comme je la tiens de la „charbonnière qui est décédéeil n'y a pas long-temps. „Ce furent ses enfans, en rodamt autour de la cabane, qui „le virent les premiers. Tandis qu'il s'arrétoit à caresser le plus „jeune dont il étoit le parrain, les autres entrèrent dans la ca„bane, en criant Félix, Félix! Le père et la mère sortirent, „en répétant le méme cri de joie: mais ce misérable étoit si „harrassé de fatigue et de besoin, qu'il n'eut pas la force de „répondre, et qu'il tomba presque défaillant entre leurs bras. „Ces bonnes gens le secoururent de ce qu'its avoient: hui „donnérent du pain, du vin, quelques légumes, il mangea et „s'endormit. . „Ason réveil son premier mot fut Olivier! Enfans, ne „savez-vous rien d'Olivier? Non, lui répondirent –ils. II leur „raconta Pavanture de Rheims; il passa la nuit et le jour sui„vant avec eux. Il soupiroit, il prononçoit le nom d'Olivier; „il le croyoit dans les prisons de Rheims; il vouloity aller; „il vouloit aller mourir avec lui; et ce me fut pas sans peine „ que le charbonnier et la charbonnière le détournèrent de ce ,, dessein. „Sur le milieu de la seconde nuit il prit un fusil, il mit „un sabre sous son bras, et sadressant a voix basse au char„bonnier . . . Charbonnier! . . . Félix! . . . Prends ta cog„mée et marchons . . . Oü? . . . Belle demande! Chez Oli,, vier . . . Ils vont. Mais touten sortant de la forét, les voilà „ enveloppés d'un détachement de maréchaussée. „Je m'en rapporte à ce que m'en a dit la charbonnière, „mais il est inoui, que deux hommes à pied aient pu tenir „ contre une vingtaine d'hommes à cheval: apparemment que „ ceux-ci étoient épars, et qu'ils vouloient se saisir de leur „proie en vie. Quoi qu'il en soit, Paetion fut très chaude; il „yeut cinq chevaux d'estropiés et sept cavaliersde hachés ou „sabrés. Le pauvre charbonnier resta mort sur la place d'un

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- DIDERoT. 279 „, coup de feu à la tempe. Félix regagna la forét, et comme il ,,est d'une agilité incroyable, il couroit d'un endroit à Pautre, „en courant il chargeoit son fusil, tiroit, donnoit un coup de ,, sifflet. Ces coups de sifflet, ces coups de fusils donnés, tirés „ à différens intervalles et de différens côtés, firent craindre aux „cavaliers de maréchaussée qu'il n'y eut là une horde de con„ trebandiers, et ils se retirèrent en diligence.

"„Lorsque Félix les vit éloignés, il revint sur le champ de „bataille; il mit le cadavre du charbonnier sur ses épaules, et „reprit le chemin de la cabane oü la charbonnière et ses en„fans dormoient encore. Il s'arréte à la porte, il étend le ca„davre à ses pieds, et sassiedle dos appuyé contre un arbre „et le visage tourné vers l'entrée de la cabane. Voilà le speo„tacle qui attendoit la charbonnière au sortir de sa baraque.

„Elle s'éveille, elle ne trouve point son mari à côté delle, „, ehe cherche des yeux Felix; point de Félix. Elle se lève, elle ,,sort, elle voit, elle crie, elle lombe à la renverse. Ses en„fans accourent, ils voient, is crient; ils se roulent sur leur „père, il se roulent sur leur mère. La charbonnière, rappel„lée à elle-méme par le tumulte et les cris de ses enfans, „ sarrache les cheveux, se déchire les joues; Félix immobile „aupied de son arbre, les yeux fermés, la tête renversée en „arrière, leur disoit d'une voix éteinte: tuez-moi. Il se faisoit „unmoment de silence; ensuite la douleur et les cris repre„moient, et Félix leur redisoit: tuez-moi; enfans par pitié „tuez-moi. „Ils passèrent ainsi trois jours et trois nuits à se désoler

„la quatrieme Felix dit à la charbonniere: femme, prends ton

„bissac, mets-y du pain, et suis-moi. Après un kong circuit „à travers nos montagnes et nos forêts its arrivèrent à la mai„son d'Olivier qui est située, comme vous savez, à l'extrémité „du bourg, à Pendroit oü la voie se partage en deux routes, „dont l'une conduit en Franche-Comté et l'autre en Lorraine. „C'est là que Félix va apprendre la mort d'Olivier et se „trouver entre les veuves de deux hommes massacrés à son su„jet. I! entre et dit brusquement à la femme d'Olivier: oüest z, Olivier? Au silence-de cette femme, à son vétement, à ses „pleurs, il comprit qu'Olivier n'étoit plus. Ilse trouva mal; „iltomba et se fendit la tête contre la huche à pétrir le pain. „Les deux veuves le relèvent; son sang couloit sur elles, et „tandis qu'elles soccupoient à l'étancher avec leurs tabliers, i „leur disoit: et vous êtes leurs femmes, et vous he secourez!

rPuisil défailloit, puis il revenoit et disoit en soupirant: que „ ne me laissoit-il? Pourquoi s'en venir à Rheims ? Pourquoi „ly laisser venir? – Puissa téte se perdoit; il entroit en fu„reur, il se rouloit à terre et déchiroit ses vêtemens. Dans „un de ces accès il tira son sabre, et il alloit s'en frapper: „mais les deux femmesse jettèrent sunlui, crièrent au secours; „les voisins accoururent : on le lia avec des cordes, etil fut „saigné sept à huit fois; sa fureur tomba avec l'épuisement „de ses forces, et il resta comme mort pendant trois ou qua„tre jours, au bout desquels la raison lui revint. . Dans le pre„mier moment il tourna ses yeux autour de lui, comme un „homme qui sort d'un profond sommeil, etil dit: oü suis– je ? „Femmes, qui étes-vous? La charbonnière lui répondit: je „suis la charbonnière. Il reprit: ah ! oui la charbonnière . . . . „Et vous? . . . La femme d'Olivier se tut. Alorsil se mit à „pleurer: il se tourna du côté de la muraille et diten sanglo„tant: je suis chez Olivier . . . Ce litest d'Olivier . . . et „cette femme qui est lä, c'étoit lasienne! Ah! „Ces deux femmes en eurent tant de soin; elles lui inspi„rèrent tant de pitié, elles le prièrent si instamment de vivre, „elles lui remontrèrent d'une manière si touchante qu'il étoit „leur unique ressource, qu'il se laissa persuader. „Pendant tout le temps qu'il resta dans cette maison, il „ ne se coucha plus. Il sortoit la nuit, il erroit dans les „ champs, il se rouloit sur la terre, il appelloit Olivier; une „ des femmes le suivoit et le ramenoit au point du jour, „Plusieurs personnes le savoient dans la maison d'Olivier „et parmi ces personnes ily en avoit de mal intentionées- Les „deux veuves l'avertirent du péril qu'il couroit. C'étoit un „ après-midi;il étoit assis sur un banc, son sabre sur ses ge„noux, les coudes appuyés sur une table, et ses deux poings „sur ses deux yeux. D'abord il ne répondit rien. La femme „ Olivier avoit un garçon de dix-sept à dix-huit ans, la char„bonnière une fille de quinze. Tout-à-coupil dit à la char,,bonnière: la charbonnière va chercher ta fille, et amène-la „ici, Il avoit quelques sauchées de prés; il les vendit. La „charbonnière revint avec sa fille; le fils d'Olivier l'épousa: „Félix leur donna l'argent de ses prés, les embrassa, leur de„ manda pardon en pleurant; et ils allèrent. s'établir dans la „cabane oü ils sont encore, et oü ils servent de père et de „ mère aux autres enfans. Les deux veuves demeurèrent en„semble; et les enfans d'Olivier eurent un père et deux mères.

„Il y a à peu près un an et demi que la charbonnière est ,,morte; la femme d'Olivier la pleure encore tous les jours. „Un soir qu'elles épioient Félix (car ily en avoit une des „deux qui le gardoit toujours à vue) elles le virent qui fondoit ,en larmes; il tournoit en silence ses bras vers laporte quile separot d'elles et il se rennettoit ensuite à faire son sac. „Elles ne lui dirent rien; carelles comprenoient de reste com„bien son départ étoit nécessaire. Ils soupèrent tous les trois „, sañs parler. La nuit il se leva; les femmes ne dormoient „point; il savança vers la porte sur la pointe des pieds. Là ,, il s'arréta, regarda vers le lit des deux femmes, essuya ses „yeux de ses mains et sortit. Les deux femmes se serrerent „dans les bras Pune de l'autre, et passèrent le reste de la nuit ,,à pleurer. On ignore oü il se réfugia; mais il n'y a guère eu „de semaines oü il ne leur ait envoyé quelque secours. „La forét oü la fille de la charbonnière vitavec le fils „d'Olivier, appartient à un M. le Clerc de Rançonnières, „homme fort riche et Seigneur d'un autre village de ces can

„tons, appellé Courcelles. Un jour que M. de Rançonnières,

„ou de Courcelles, comme il vous plaira, faisoit une chasse „dans sa forêt, il arriva à la cabane du fils d'Olivier; ily en„tra, il se mit à jouer avec les enfans qui sont jolis; illes „, questionna: la figure de la femme qui n'est pas mal lui re„vint, le ton ferme du mari qui tient beaucoup de son père „l'intéressa; il apprit l'avanture de leurs parens, il promit de „solliciter la gráce de Félix; il la sollicita et l'obtint. „Félix passa au service de M. Rançonnières, qui lui don„na une place de garde-chasse. „Il y avoit environ deux ans qu'il vivoit dans le château „de Rançonnières, envoyant aux veuves une bonne Partie de „ses gages, lorsque l'attachement à son maitre et la fierté de „son caractère l'impliquèrent dans une affaire qui n'étoit rien „dansson origine mais quieut les suites les plus fächeuses. „M. de Rançonnières avoit pour voisin à Courcelles un „M, Fourmont, Conseiller au Présidial de Lh . . . . Les deux „maisans n'étoient séparées que par une borne. Cette borne „génoit Laporte de M. de Rançonnières, et en rendoit Pen„trée difficile aux voitures. M. de Rançonnières la fit reculer „de quelques pieds du côté de M. Fourmont; celui-ciren„ voya la borne d'autant sur M. de Rançonnières; et puis voilà „ de la haine, des insultes, un procès entre les deux voisins. „Le procès de la borne en suscita deux ou trois autres plus ><

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„considérables. Les choses en étoient là, lors qu'un soir M. „de Rançonnières revenant de la chasse, accompagné de son „garde Félix, fit rencontre sur le grand chemin de M. Four„mont le magistrat, et de son frère le militaire. Celui-ci dit

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„ qu'en pensez-vous? Ce propos ne fut pas entendu de M. de „ Rançonnières; mais ille fut malheureusement de Félix, qui „s'adressant fièrement au jeune homme, lui dit: mon officier, „seriez-vous assez brave pour vous mettre seulementen devoir „de faire ce que vous avez dit? Au méme instant il porte son „fusil à terre, et met la main sur la garde de son sabre; car

,,il n'alloit jamais sans son sabre. Lejeune militaire tire son

„épée, s'avance sur Félix; M. deRançönnières accourt, s'inter„pose, saisit son garde. Cependant le militaire s'empare du „fusil qui étoit à terre, tire sur Félix, le manque; celui-ciri„poste d'un coup de sabre, fait tomber l'épée de la main au „jeune homme et avec l'épée la moitié du bras: et voilà un „procès criminel ensus de trois ou quatre procès civils: Felix „confiné dans les prisons; une procédure effrayante; et à la „suite de cette procédure un magistrat dépouillé de son état et „presque déshonoré, un militaire exclus de son corps, M. de

„Rançonnières mort de chagrin, et Felix, dont la détention

„duroit toujours, exposé à tout le ressentiment des Fourmonts.
„Safin eüt été malheureuse, si Pamour ne l'eüt secouru. La
„fille du géolier prit de la passion pour lui et facilita son éva-
„sion: si cela n'est pas vrai, c'est du moins l'opinion publique.
„ Il s'est en allé en Prusse, oü il sert aujourd'hui dans le régi-
„ment des gardes. On dit qu'il est aimé de ses camarades,
„et méme connu du Roi. Son nom de guerre *) est le Triste.
„La veuve Olivier m'a dit qu'il continuoit à la soulager.
„Voilà, Madame, tout ce que j'ai pu recueillir de Phistoire

„de Félix. Je joins à mon récit une lettre de M. Papin notre

„ curé. Je ne sais ce qu'elle contient; mais je crains bien que „le pauvre prêtre, qui a la tête un peu étroite et le coeur as„sez mal tourné, ne vous parle d'Olivier et de Félix d'après „ses préventions. Je vous conjure, Madame, de vous en tenir

„aux faits, sur la vérité desquels vous pouvez compter, et à la

*) Ein beliebiger Name, den, wenigstens vor der Revolu

tion, jeder Französische Soldat annahm, wenn er in Kriegsdienste trat. -

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