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Ah vous voilà, mon cher Descartes. Que je suis ravie de vous revoir après une si longue absence! Descartes. Depuis près d'un siecle que nous sommes ic tous deux, il n'a tenu qu'à vous de my rétrouver plutót. Mais je ne suis pas surpris que vous m'ayez laissé à l'écart. Vous savez que sur la terre méme, les princes et les philosophes ne vivent pas beaucoup ensemble; s'ils se recherchent quelquefois c'est par le sentiment passager d'un besoin réciproque, les princes pour s'instruire, des philosophes pour être protégés, les uns et les autres pour être célèbres; car chez les rois, et méme chez les sages, la vanité se tait rarement, Mais quand une fois Of. on est arrivé dans le triste et paisible séjour oü nous sommes, rois et philosophes n'ont plus rien à prétendre, à espérer, nià eraindre les uns des autres; ils setiennent donc chacun de leur côté; cela est dans l'ordre. - " Christine. Quelque froideur que vous me fassiez paroitre, et quelque indifférence que vous me reprochiez à votre égard, 'ai toujours conservé pour vous des sentimens de'reconnoissance et d'estime; et ces sentimens viennent d'étre réveillés par des nouvelles que j'ai à vous apprendre, et qui pourront vous, intéresser. Descartes. Des nouvelles qui m'intéresseront! Cela sera difficile. Depuis que je suis ici, j'ai souvent entendules norts converser entre eux: ils débitoient ce qui s'est passé sur la terre depuis que je l'ai quittée; j'ai tant appris de sottises que je suis degoüté de nouvelles. D'ailleurs comment voulez-vous que je me soucie de ce qui se passe lä haut depuis que je n'y suis plus? Jy prenois bien peu de part quand j'y étois. Cétoit pourtant une grande époque, celle de la fameuse guerre de rente ans, et des célèbres négociations qui Pont suivie; on faioit alors les plus grandes et les plus belles actions; ons'égorzeoit et on se trompoit d'un bout de l'Europe à l'autre; c'étoit, ce qu'on dit, le temps des grands princes, des grands génévaux et des grands ministres; je ne prenois part ni à leurs ilustres massacres, ni à leurs augustes secrets, et je méditois asiblement dans ma solitude. Christine. Vous n'en faisiez pas mieux: un sage comme ous auroit pü être beaucoup plus utile au monde. Au lieu Fêtre enfermé dans votre poéle *) aufond de la Nord-Holande, occupé de géometrie, de physique, et quelquefois, soit lit entre mous, d'une métaphysique assez creuse, vous auriez bien mieux fait d'aller dans les armées et dans les cours, et dy persuader aux hommes de vivre en paix. Descartes. Jy aureis vraiment été bien regu! Persuader aux hommes de ne pass'égorger, sur-tout quand ils ne savent pas pourquoi ils s'égorgent! Quand on est réduit à prouver des choses si claires, c'est perdre sa peine que de l'entreprendre. Je me souviens de ce qui arriva, pendant la guerre de Vespasien et de Vitellius à un certain philosophe dont parle

*) Dieses Gespräch wurde den 7ten Mai . 771 in der Französischen Akademie in Gegenwart Gust a vs III, Königs von Schweden, vorgelesen und steht in der 1779 zu Paris ersche nenen Sammlung von d 'Alembert's Eloges. **) Renée Des c a r te s CR e n a t us C a r t es zu s D wurde 1596 zu la Haye im ehemaligen Touraine geboren. Er that erst Kriegsdienste und widmete sich alsdann ganz der Mathematik und Philosophie, Wissenschaften, für die ihn die Natur bestimmt hatte. Er lebte 25 Jahre zu Egmont in Nordholland und un eergrub von dort aus in seinen unsterblichen Schriften das An sehen der damals allgemein verehrten Aristotelischen Philosophie VYenn auch die Resultate seiner Forschungen nicht überall der Charakter der Wahrheit an sich tragen, so hat er doch da grosse Verdienst, den Geist der unbefangenen Untersuchung rege gemacht und eine bessere Philosophie varbereitet zu haben Auch in der Mathematik zündete er durch die Anwendung der Algebra auf die Geometrie ein neues Licht an. Es ist hier nicht der Ort zu einer umständlichern Entwickelung seiner Verdienste, und wir müssen deshalb auf Thomas unten zu rühmende Lobrede 2 erweisen. Der grosse Philosoph starb 165o zu Stockholm, wohin ihn die Königin Christ in e, begierig, seinen Unterricht zu geniessen, gezogen hatte. Er wurde auch dort begraben. Der französische Gesandte reclamirte aber seinen Körper, der nun 1656 nach Paris gebracht und daselbst in der Kirche St. Géneviève beigesetzt wurde. Über seinen nur kurzen Aufenthalt in Schweden sehe man d'Alembert's eben so gründlich als unterhaltend ge: schriebene Mémoires et réflexions sur Christine, Reine de im zweiten Bande seiner Mélanges de littérature.

– – – –

*) Poéle, ein Stubenofen, auch die Stube selbst, wenn von Deutschland und den Nordischen Ländern die Rede ist. In Frankreich sind solche Oefen wenig gebräuchlich.

Tacite; il s'avança entre les deux armées, qui étoienten présence, et voulut, par une belle déclamation contre la guerre, leur persuader de mettre bas les armes, et de s'en aller chacume de leur côté. Le philosophe fut bafoué et roué de coups, et on se battit mieux que jamais. Christine. On assure que vous seriez aujourd'hui plus content de l'espèce humaine. Tous les morts qui viennentici depuis quelque temps, et les philosophes méme qui nous arrivent, conviennent que les esprits s'éclairent, et que la raison fait des progrès. Descartes. Si elle en fait, c'est, je crois, bien insensiblement. Il est inconcevable avec quelle lenteur les nations en corps cheminent vers le bien et vers le vrai. Jettez les yeux sur l'histoire du monde, depuis la déstruction de l'empire Romain jusqu'à la renaissance des lettresen Europe; vous serez effrayée du degré d'abrutissement oü le genre humain a langui pendant douze siècles. * Christine. Les peuples cheminent lentement, il est vrai mais enfin ils cheminent, et ils arrivent tôt outard. Laraison peut se comparer à une montre; on me voit point marcher Paiguille, elle marche cependant, et ce n'est qu'au bout de quelque temps qu'on s'apperçoit du chemin qu'elle a fait; elle sarréte à la vérité quelquefois, mais ily a toujours au dedans de Ia montre un ressort qu'il suffit de mettre en action pour donner du mouvement à l'aiguille. Descartes. A la bonne heure; tout ce que je sais, c'est que de mon temps l'aiguille n'alloit guère; le ressort méme s'il y en avoit un, étoit siréläché que je l'ai cru détruit pour jamais, tant j'ai essuyé de contradictions et de traverses pour avoir voulu enseigner aux hommes quelques vérités de pure spéculation, et qui ne pouvoient troubler la paix des états. Christine. Ce temps de dégout et de disgrace est passé pour vous; on vous remdenfin justice, on vous rend méme les honneurs qui vous sont das. Descartes. On m'a tourmentépendant que je pouvoisy être sensible; on me rend des honneurs quandils ne peuvent plus me toucher; la persécution a été pour ma personne, et les hommages sont pour mesmanes. Il faut avouer que tout cela est arrangé le mieux du monde pour ma plus grandesatisfaction. - Christine. Heureusement pour l'honneur du genre humain, onne traite pas toujours avec la méme injustice les hommes

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/ dont les talens illustrent leur patrie. Je viens d'apprendre

qu'en France méme, et dans le moment oü je vous parle, une

société considérable de gens de lettres élève une statue au plus
célèbre écrivain de la nation *); on ajoute, que des personnes
respectables par leurs lumières, tant en France que dans les
pays étrangers, font à cette louable entreprise l'honneur dy
COINCOUTII“.
Descartes. Cela est vrai; mais savez-vous ce que jap-

prends de mon côté? On dit qu'il se trouve en méme temps

des hommes qui voudroient bien décrier cet acte de patriotisme, par une raison qu'ils n’osent à la vérité dire tout haut; c'est que l'homme de génie qui est l'objet de ce monument,

aura la satisfaction de le voir et d'en jouir. Ces dispensateurs

Equitables de la gloire demandent pourquoi on n'érige pas plutót des statues à Corneille, à Racine et à Molière; et ils le

demandent, parce que Corneille, Racine et Molière sont morts;

ils n'aurpient eu garde de faire la question du vivant de ces grands hommes, dont le premier est mort pauvre, le second

dans la disgráce,**) et le troisième presque sans sépulture.***)

nière éclatante. Savez-vous qu'on vous élève actuellement un mausolee?

christine. On pourreit, ce me semble, representer PFnvie, égorgeant d'une main ungénie vivant, et de l'autre offrant de l'encens à un génie qui n'est plus. Mais laissons – là ces hommes sizélés pour honorer le mérite, à condition qu'il n'en saura rien: et ne parlons que de ce qui vous concerne. Si on a ea le tort de vous avoir oublié long-tenps, il semble qu'on veuille aujourd'hui réparer cet oubli d'ume ma

Descartes. Un mausolée, à moi! La France me fait beau

coup d'honneur: mais - il me semble que si elle m'en jugeoit

digne, elle auroit pü ne pas attendre cent vingt ans après

Inamort.

Christine. Vous faites vous-méme bien de l'honneur à la

France, mon cher philosophe, en croyant que c'estelle qui

pense à vous élever un monument. Elley songera bientôt sans

doute, et il s'en offre une belle occasion; car on reconstruit

actuellement avec la plus grande magnificence l'église ou vos

*) S. die Note am Ende dieses Dialogs. **) 5. die Biographie dieses Dichters im 2ten Theile des Handbuchs. ***) Es wurde ihm

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»cendres Önt été apporées, et il me semble qu'un monument à 1'honneur de Descartes décoreroit bien autant cette église, que de belles orgtes ou une belle sonnerie. Mais en attendant, on vous êrige un mausolée à Stockholm, dans le pays oü vous avez été mourir *). C'est à un jeune prince, qui règne aujourd'hui sur la Suède, que vous avez cette obligation. Je nai point eu, comme vous savez, l'ambition de me donner un héritier; mais que j'aurois été empressée d'en avoir, sij'avois pu espérer que le ciel m'accordät un tel prince pour fils! Je m'intéresse vivement à lui partout ce que j'entends dire de ses umières, de ses connoissances, de sa modestie, ou plutót, et ce quivaut bien mieux encore, de sa simplicité; car la modestie est quelquefois hypocrite, et la simplicité ne lest jamais. Descartes. Je me puis pas dire que je voudrois voir ici ce prince pour le remercier. Jespère méme, pour le bonheur de la Suède, qu'il ne viendra nous trouver de long-temps. Mais je voudrois du moins que ma nation m'acquittät un peu enverslui. Je sais quelle est légère et frivole: mais au fond elle est sensible et honnéte: et si elle na rien fait pour moi ce sera m'en dédommageren quelque sorte, que de se montrer reconnoissante des honneurs que les étrangers me rendent. Je nai ni la vanité d'être ébloui de ces honneurs, ni Porgueil de les dédaigner: une ombre a le bonheur ou le malheur devoir les choses comme elles sont. Mais quand je n'aurois rendu d'autre service aux philosophes, que d'ouvrir la carrière doü ils tirent les matériaux du grand édifice de la raison, jaurois ce me semble, quelque droit au souvenir de la postérité. Christine. Quant à moi, je partage bien vivement les obligations que vous et la France avez en ce moment à la Suede: car le mausolée qu'on vous y élève est une dette que j'avos un peu contractée envers vous. Descartes. Il est vrai, soit dit sans vous en faire de reproche, qu'après avoir assez bien traité ma personne, vous avez un peu négligé ma cendre. J'étoismort däns votre palais, d'une fluxion de poitrine que j'avois gagnée à me lever pendant trois mois, en hiver, à cinq heures du matin, pour aller vous donner des legons. On dit que vous me regrettätes quelques jours,

*) Dieses von 4rch eves 7ue auf Gustav's III. Yeranstaltung und Kosten gefertigte sehr schöne Denkmal ziert die Adolph Friedrichskirche zu Stockholm, ein modernes, an der Seelle der ehemaligen Olofskapelle errichteter und 1774 eingeweihtes Gebäude.

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