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D'ailleurs tu sais que M. du Luc a ses chevaux et qu'il ne prend jamais la poste; ce ne pouvait être lui par conséquent. Mme Dupuis. Enfin, mon ami, j'en étais convaincue, que veux-tu ? Dupuis. Allons! c'est bien, ma chère... Prends donc garde à ta chatte, ... elle taquine constamment Rouvière. Mme Dupuis. A bas, Minette! Qu'estce que c'est donc ça, mademoiselle ? ... . Tu m'avoueras toi-même, Dupuis, qu'il était plus naturel de m'attendre à voir M. du Luc, notre voisin de campagne, que M. Rouvière, que je ne connaissais pas, et dont tu n'avais pas eu de nouvelles depuis plus de trente ans ... Là, franchement ... j'en fais juge monsieur. Rouvière (évidemment impatienté). Vous avez raison, madame, dix mille fois raison ! Mais Dieu me pardonne, madame Dupuis, je crois que vos côtelettes sont panées! Mme Dupuis. Hélas! et c'est moi qui ai recommandé à Jeannette de les paner ! ... J'avais cru faire pour le IIl l0llX, Rouvière. C'est une hérésie capitale, ma chère dame; on ne pane plus les côtelettes, — de même qu'on ne porte plus de manche à gigot. Mme Dupuis. Que je suis mortifiée ! Un peu de sole, monsieur Rouvière ? Nous n'avons la poissonnerie qu'une fois la semaine; mais, comme M. Dupuis aime beaucoup le poisson, j'ai fait un marché particulier avec un pêcheur de Portbail; ce qui nous donne un petit plat d'extra tous les mercredis ; et comme, Dieu merci, cela se trouvait aujourd'hui mercredi ... Dupuis. Allons! Reine, c'est bien ! quel intérêt peuvent avoir ces détails pour Rouvière, je te le demande ? (Avec expansion.) Dis-moi, Tom, où étais-tu, il y a huit jours, à cette heure-ci ? Rouvière. Il y a huit jours, mon ami ! ... j'étais à Dublin. Dupuis. A Dublin ? voyez-vous cela ! ... ce diable de Tom ! Rouvière. De Dublin à Londres, de Londres à Jersey, — et me voila. Dupuis. Et c'est à Jersey que t'est

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y avait dans le vestibule de mon hôtel une carte de Normandie; je la parcourais machinalement en attendant le déjeuner : le nom de ton village, — SaintSauveur-le-Vicomte, — a frappé mes yeux ... Tiens! me suis-je dit, SaintSauveur-le-Vicomte : mais c'était là, si je ne m'abuse, que demeurait autrefois George Dupuis, ... mon ami George ! Eh bien! ma foi, s'il vit encore, j'irai lui demander à diner en passant . . . (Il promène ses regards sur la table d'un air inquiet.) Mme Dupuis (avec empressement). Vous cherchez quelque chose, monsieur Rouvière ? Rouvière. Ne faites pas attention, je vous en prie ... (Élevant la voix.) Marianne ! N'est-ce pas Marianne que s'appelle votre domestique ? Marianne, ma bonne fille, n'auriez-vous pas un citron ? cette sole en réclame. Mme Dupuis (courant à un buffet). Attendez, attendez, en voici un. Rouvière. Ah, mille pardons, madame. Mme Dupuis. Ainsi voilà trente ans, monsieur Rouvière, que vous êtes toujours par voies et par chemins, comme le véritable juif errant ? Rouvière. Positivement, madame. Mme Dupuis. Dieu, que je n'aimerais pas cela ! Rouvière. Sans doute; mais moi, je suis un original, vous voyez. Mme Dupuis. Vous avez dû, monsieur Rouvière, dans le cours de vos voyages, manger des choses bien étranges ? Rouvière (mangeant avec suite, tout en parlant). Des choses inouïes ! madame. — Ah ! Marianne, ma bonne fille, approchez un peu . .. Si j'en juge par l'odeur qui se répand ici, on est en train de torréfier le café dans la cuisine: généralement, surtout en province, on le brûle trop, ce qui lui ôte la fleur de son arome ... Allez donc vite, Marianne, et dites bien à Jeannette ... n'est-ce pas Jeannette que s'appelle votre camarade ? ... dites-lui bien que le café veut être roussi seulement, — roussi, vous entendez ! Marianne demi-voix en sortant). Hon ! il n'aime rien comme un autre, celui-là ! Rouvière. Ma chère dame, il est précisément arrivé à votre volaille l'accident que j'appréhendais pour le café de Jeannette : elle est trop cuite ou plutôt cuite trop rapidement. Cela est fâcheux, car la bête est de bonne race. Mme Dupuis (avec désolation). Tous les malheurs à la fois ! Je vous demande bien pardon, monsieur Rouvière ... mais votre arrivée a été si imprévue ... nous avons eu si peu de temps devant nous ... De grâce, accordez-nous quelques jours, et vous serez mieux traité, je vous le promets. Rouvière. Dix mille fois bonne, ma chère dame; mais à neuf heures ce soir, sans une minute de délai, il faut que je roule ... Oui, madame, vous pouvez le dire, j'ai mangé, chemin faisant, des choses inouïes! j'ai mangé tour à tour le kouskoussou sous la tente de l'Arabe, — le curry, — l'incendiaire curry sur les bords du Gange, — à Java le hideux tripang, — qui est le hareng du pays, — en Chine le fameux nid d'hirondelle à l'huile de ricin ... Mme Dupuis. O ciel ! Rouvière. A Panama, j'ai mangé du singe ... Bah ! il n'y a pas un aliment dans la création qui ne m'ait passé sous la dent ! Dupuis. Ce diable de Tom ! Rouvière. Aussi, s'il existe sous le firmament un convive sans façon, j'ose me flatter que c'est moi ... Les Indiens des Montagnes Rocheuses ... ces sauvages sont doués véritablement d'une sagacité extraordinaire ! ... les Indiens, dis-je, m'avaient donné dans leur langue un surnom qui signifiait textuellement »l'estomac de bonne humeur ...* Toujours content, — facile a vivre enfin ! Dupuis. Ce diable de Tom ! Mme Dupuis. Acceptez - vous une troisième bécassine, monsieur Rouvière ? Je vois avec plaisir que vous les aimez. Rouvière. Dix mille grâces, madame. Oui, j'aime les bécassines, je ne m'en

défends pas; mais celles-ci ont un défaut, je ne puis vous le cacher: outre qu'elles sont trop fraîchement tuées, vous avez négligé de les faire saupoudrer légèrement de poivre fin, ce qui est quasiment indispensable à ce gibier ... Ah ça ! excusez ma curiosité, mais rien ne m'a plus intrigué, je crois, dans tout le cours de ma vie que ce plat que voici sur ce réchaud ... Au nom du bon Dieu et des saints, qu'est-ce que c'est que cela ? Dupuis. Mon ami, je l'ai fait mettre pour toi : c'est du macaroni. Rouvière. Du macaroni, ceci ? Mme Dupuis. Oui, monsieur Tom ..., c'est une attention de George ..., il m'a rappelé que vous séjourniez souvent en Italie ... J'ai envoyé en toute hâte chez l'épicier, qui avait encore par bonheur cette petite provision de macaroni, et, en m'aidant du Cuisinier royal, car Jeannette en perdait la tête, j'ai essayé de vous l'arranger a l'italienne. Rouvière. A l'italienne! Mais, ma pauvre chère dame, ça n'a jamais été du macaroni à l'italienne, ça, — jamais, jamais! — Au surplus, c'est peut-être bon tout de même ... Voyons. Dupuis (après une pause). Eh bien! mon ami ? Rouvière (résolument). Mon ami, autant mâcher des tuyaux d'orgue! Oh ! mais c'est prodigieux! Ah ça ! c'est donc du macaroni fossile, ossifié, ... je ne sais pas quoi! Il faut faire arrêter l'épicier qui vous a vendu cela ! ... Il doit être affilié à quelque chose ! Dupuis. Marianne, vite une assiette à M. Rouvière ! Ah! mon ami, quel triste diner tu fais là ! Rouvière (froidement). Tu plaisantes ! Ton vin est exquis d'ailleurs. Mme Dupuis. Moi ... je ne sais plus que dire ... J'en mourrai de chagrin ... Monsieur Rouvière, goûtez au moins mon gâteau de riz, je vous supplie à mains jointes. Rouvière. Très volontiers, madame ... . dès que j'aurai achevé cette conserve de pois, - qui serait parfaite si on y avait un peu plus ménagé le beurre. (On entend le tintement d'une cloche)

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vière ... je vous quitte pour un instant; mais je serai revenue bien avant l'heure de votre départ. (Elle va prendre une mante posée sur un meuble.) Rouvière. Comment! vous sortez, madame, d'un temps pareil! Il y a un pied de neige ... Savez-vous cela ? is. Ma femme, mon ami, va tous les soirs à l'église quand l'angélus sonne, quelque temps qu'il fasse, hiver comme été : c'est une habitude de cinquante ans; tu n'y changerais rien. Rouvière. Ah! très bien ... J'espère que vous êtes contente de votre curé, madame Dupuis ? Mme Dupuis. Oh ! oui, monsieur; c'est un si digne homme ! Tenez, si vous nous restiez seulement vingt-quatre heures, nous l'avons demain à dîner; vous ne regretteriez certainement pas d'avoir fait sa connaissance. Rouvière. J'en suis persuadé, madame Dupuis, je vous assure; mais ce sera pour une autre fois. Mme Dupuis. George, insiste encore, je t'en prie, et n'oublie pas surtout que M. Rouvière m'a promis de goûter mon riz ... Ah! monsieur Tom, je vous recommande aussi mes confitures ... Je les fais moi-même, et c'est une de mes petites prétentions ... A revoir, mon cher monsieur. Rouvière. A revoir, madame, à revoir. (Mme Dupuis sort.) Ah! ah ! ... hem! hem ? voyons donc ce riz. — Elle est un peu dévote, ta femme, hein ? Dupuis. Oui, un peu ... mais d'une dévotion qui n'a rien de gênant pour son entourage. Elle me laisse, moi, bien tranquille dans ma tiédeur. — Bois donc, mon ami, tu ne bois pas ! (En baissant les yeux.) Dis-moi, Tom, tu l'as trouvée fièrement provinciale, ma femme, n'est-ce pas ? Rouvière. Mais non, mais non. Dupuis. Si fait. Que veux-tu ? elle n'est jamais sortie de son trou! ... Et puis, ton arrivée lui avait monté la tête, je crois ... Elle ne savait plus ce qu'elle disait ... Rouvière. Mais pas du tout.

Dupuis. Si fait, parbleu ! ... Ne le nie pas ... tu en étais agacé ! Moi aussi, du reste ... Il semblait qu'elle eût fait vœu de se montrer a toi sous ses côtés les plus défavorables. .. J'enrageais d'autant plus qu'elle en a de bons, — et à l'occasion d'admirables ... Pauvre femme ! Rouvière. Je n'en doute du monde, mon ami ... excellent, tiens ! Dupuis (violemment à la chatte). A bas ! Minette. Je ferai noyer cette infâme bête! (A Marianne, qui vient d'entrer.) Emmenez ce chat. S'il rentre ici, je le jette par la fenêtre. — Apportez le café, et vous nous laisserez. Marianne. Allons! viens-t'en, vienst'en, ma pauvre Blanchette, puisque les messieurs de Paris ne veulent pas de toi ... (A demi-voix en sortant) Hon! il bouleverse tout dans la maison, cet Ostrogoth-là ! Rouvière. Vous n'avez pas de théâtre à Saint-Sauveur, vous autres ? Dupuis. De théâtre ? Tu es bon là, toi ! ... Nous avons le théâtre de la foire, tous les ans, à la mi-carême. Rouvière. Diantre, c'est dur ! ... Et qu'est-ce que vous faites donc de vos soirées ? Dupuis. Heu! l'hiver, nous bavardons au coin du feu ; nous faisons un piquet, ma femme et moi, — ou bien un whist avec les voisins ... Rouvière. Aïe ! ... Et avec le curé, j'en ferais serment ? Dupuis. Et avec le curé quelquefois, oui. L'été, j'arrose un peu dans mon jardin ... Ensuite, nous nous promenons sur la route, jusqu'au haut de la côte, — ou bien dans le petit bois qui borde la rivière ... et puis, on se couche de bonne heure ici ! Rouvière. Hum ! ... c'est moral, tout cela ! (Un moment de silence. Marianne achève le service et sort.) Dupuis. Enfin nous voila seuls! Je puis te serrer la main à mon aise, mon cher Tom, mon vieux camarade ! Mais bois donc, Tom, tu ne bois pas ! Tu vas me dire ce que tu penses de cette eau-de-vie-là, mon gaillard! ... A ta

as le moins on riz était

santé, mon ami ! — Sais-tu qu'il y a trente-cinq ans que nous ne nous étions vus ! Rouvière. Oui, parbleu! il y a trentecinq ans, ou peu s'en faut, que nous nous embrassions, — rue Montmartre, — dans la cour de messageries, — en nous jurant amitié et correspondance éternelles ... La correspondance s'éteignit, comme de raison, au bout de deux ans; ... mais l'amitié couva sous la cendre ... Gentille eau-de-vie que tu as là ! Dupuis. Elle est dans ton sentiment ? bravo ! ... Eh! ma foi, il y a encore de bons moments dans la vie, Tom, avoue-le ! Rouvière. A qui le dis-tu, mon garçon ? Dupuis. Au fait, qui le saurait mieux que toi ? Mais tu as donc signé un pacte avec le diable, Tom ! tu n'as pas changé ! tu es resté jeune et superbe ... »J'étais jeune et superbe !" te rappellestu comme Talma disait cela ? ... Tu as de la barbe et des moustaches comme un lion de l'Atlas ... Tu ressembles à Henry IV ... Bois donc, mon ami. Rouvière. Cher vieux George, va. (Posant ses coudes sur la table et prenant un ton confidentiel.) Ah ça! quelle idée as-tu eue, toi, de t'enterrer dans ce baillage, voyons ? Dupuis (sérieux tout à coup). Tu me trouves rouillé, hein ? Rouvière. Non, non; mais quelle idée as-tu eue, dis-moi cela, entre nous ? Dupuis. Si fait, je suis rouillé, je le sens bien. Ah ! mon ami, c'est que la province n'est pas un vain mot ! Elle n'a pas volé sa réputation, la misérable ! ... Je la compare volontiers à ces sources d'eaux thermales qui vous prennent un animal vivant, et vous rendent une pétrification ... Quelle idée j'ai eue, dis-tu ? Eh! mon Dieu, qu'est-ce que la vie, Tom ? Un enchaînement de hasards. Voici le rhum, mon ami. Rouvière. As-tu coutume de t'abandonner tous les soirs à des libations aussi prolixes, George ? Dupuis. Jamais, mon ami. C'est pour te faire honneur. Rouvière. Aussi je me disais ... Ceci

est le rhum, n'est-ce pas ? Bon, continue ton odyssée. Dupuis. A Paris, comme tu sais, j'étais en passe d'un assez bel avenir : j'allais acquérir, aux conditions les plus avantageuses, le cabinet de cet avocat à la cour de cassation chez qui je travaillais. — Je viens ici pour affaires de famille, comptant y rester trois mois au plus; ... mais oui-dà ! quand une fois la province vous a mis la main au collet, elle vous tient bien ...

Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie !

Bref, je me laissai surprendre. De plus, j'avais encore ma vieille mère, et c'était pour elle une vive satisfaction que de me voir me fixer ici. Enfin je me mariai : j'achetai l'étude de mon beau-père, et tout fut dit. — Prends donc un peu de mon kirsch, Tom. Rouvière. Tout à l'heure. Mais, dismoi, tu n'es pas resté claquemuré depuis trente-cinq ans dans la vicomté de Saint-Sauveur, j'aime à croire ? Tu as fait pour le moins ton tour de France ? Tu vas quelquefois à Paris ? Dupuis. Ne me parle pas de cela. J'ai fait mon tour de France dans mon jardin, et je n'ai pas vu Paris depuis notre embrassade de la rue Montmartre ! Rouvière. Comment, diable! ... mais tu avais la passion des voyages autrefois? Dupuis. Eh! je l'ai toujours, mon ami; mais qu'y faire ? Quand je me mariai, mon projet était de vendre mon étude au bout de quinze ans, après avoir réalisé quelques économies. Je comptais alors mener ma femme à Paris, — et de là aux Pyrénées ... C'était ma manie de voir les Pyrénées ... et puis voilà une fille qui nous arrive après cinq ans de mariage. Rouvière. Tu as une fille, toi ? Dupuis. Pardi! je suis grand-père ... Eh bien ! il a fallu garder mon étude dix ans de plus pour doter convenablement cette enfant. Quand j'ai eu vendu ... peuh ! j'étais vieux ... je suis resté dans mon fauteuil! ... Je te l'ai dit, c'est un enchaînement de fatalités que ma vie. - Si nous faisions un petit punch, mon ami ?

Rouvière. Va pour le petit punch ! ... Ah ! tu as une fille ? Et tu l'as bien mariée, j'espère ? Dupuis. Mais fort passablement. Elle a épousé uu sous-préfet. Rouvière. Un sous - préfet ! ... Tu mets trop de citron. Dupuis. Tu crois ? ... Or ça, Tom, éclaircis-moi un mystère; comment ta modique fortune a-t-elle pu défrayer, pendant près d'un demi-siècle, ce vagabondage grandiose que tu mènes à travers le monde ? Rouvière (s'échauffant). Mon ami, j'avais dix mille livres de rentes en terres; je commençai par transmuter mon patrimoine en billets de banque, ce qui doubla mon revenu ; puis je plaçai tout à fonds perdu, ce qui le tripla. Affranchi alors de toute considération étroite, de tout lien de famille, de toute entrave sociale, — citoyen de l'univers, — libre comme l'oiseau du ciel, je m'élançai dans l'espace ! ... Je te porte un toast, ami George. Hop ! hop ! hourrah ! Dupuis. Ce diable de Tom ! Eh bien ! c'était énergique! c'était grand ! Rouvière. Je consacrai ma jeunesse aux aventures lointaines, réservant pour mon âge mûr les moindres fatigues. Mon pied, ce pied que voilà, ce pied touche le tien sur ce tapis, eorge, a croisé sa trace avec celles du tigre et de l'éléphant sur le sol de l'Inde. J'ai suivi ces rôdeurs formidables dans leurs forêts de bambous, hautes et solennelles comme des cathédrales. Dupuis. C'était vivre cela, morbleu ! Rouvière. Deux ans plus tard, j'arrivais à Canton. Quelle arrivée, mon ami ! C'était au milieu d'une splendide nuit d'été. On celébrait l'avènement du céleste empereur. Notre canot avait peine à se frayer passage à travers les jonques et les bateaux de fleurs pavoisés de lanternes innombrables; des feux de mille couleurs se réfléchissaient dans le fleuve avec les étoiles, et nous apercevions au loin sur les rives miroiter les temples de porcelaine ! Dupuis. Spectacle féerique! Heureux Tom !

Rouvière. Je t'épargne les transitions. — De la Chine, je cinglai vers les Amériques. J'y voyageai plusieurs années, descendant du nord au sud, des savanes aux pampas, des grands bois austères du Canada aux riantes forêts du Brésil, tantôt à pied, tantôt à cheval, plus souvent en pirogue. Mon plus long séjour fut au Pérou. — Je m'embarquai sur un baleinier américain qui allait faire campagne dans les parages du pôle austral. Je touchai de la main les froides bornes de notre univers; je vis sur leurs socles de glace les morses à figure humaine, accroupis et rêveurs comme les sphinx de Thèbes. Au milieu de ces limbes silencieux, dont tous les aspects sont étrangers à la vie terrestre, j'éprouvai les sensations d'un monde différent. J'eus l'illusion, en quelque sorte posthume, d'une planète nouvelle. Je vis là, si je ne me trompe, des jours et des nuits comme on en doit voir dans notre pâle satellite. Que te dirai-je, mon ami ? Après trois autres années également bien remplies, je me trouvais à Rio-Janeiro, d'où je fis voile pour l'Europe, ayant décrit avec le bout de ma canne toute la circonfé

rence du globe. — Ainsi se passa ma jeunesse. Dupuis. Mon ami, il n'y a pas de

roi qui ne doive te l'envier ! Et depuis lors, Tom !

Rouvière. Depuis lors, je n'ai plus voyagé. Je me suis promené, — d'abord sur la Méditerranée ... Bah! il me semblait être sur le bassin des Tuileries ! J'en ai visité tous les rivages. Peu à peu, à mesure que l'âge est arrivé, j'ai restreint mon cercle, et maintenant je réside en Europe, allant de ville en ville, suivant l'attrait du moment; l'Europe, mon cher, mais elle est à moi! c'est ma propriété, mon domaine! Toutes les fêtes qu'y donnent les hommes ou la nature, c'est à moi qu'ils les donnent ! C'est pour moi que Naples a son golfe et son théâtre Saint-Charles, Paris ses boulevards et Rachel, Madrid son Prado et ses combats de taureaux ! C'est pour moi qu'on vient de faire l'exposition de Londres! Evviva la libertà ! A boire !

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