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LA CAMPAGNE DE VIENNE.

A la nouvelle du siège de Vienne il y eut terreur panique en Europe. La cour impériale avait rempli l'Allemagne de son épouvante. La diète de Ratisbonne, que Léopold implorait, ne parlait que de subir la loi de la France pour avoir ses secours. L'Italie se sentait, comme l'Empire, réservée à passer par le fer et le feu. L'effroi régnait au Vatican. Le capitole chrétien attendait ses barbares.

Prêt à envahir l'Allemagne de concert avec Frédéric-Guillaume, Louis XIV s'arrêta. L'armée ottomane passait, dans toutes les feuilles du temps, pour monter à vingt mille chameaux, sept cent mille hommes, et cent mille chevaux. On parlait d'un corps de réserve de trois mille officiers d'artillerie, de deux mille chameaux occupés à charrier encore six cents bouches à feu, d'une levée en masse de tous les habitants

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valides de la Grèce. Que Vienne tombât comme autrefois Byzance, c'en était assez pour que Louis eût à porter sur le Rhin tout le poids de la puissance musulmane; il entendait l'Europe lui reprochant ses dangers, et la religion peut-être lui reprochant ses malheurs. Le souvenir de sa gloire de Candie et de Saint-Godard, alors que les Français secouraient Venise ou sauvaient l'Empire, embarrassait sa politique. Innocent XI augmenta sa gène en appelant solennellement à la défense de l'Eglise son fils aîné. D'ailleurs, sa grande ambition était de procurer l'élévation du dauphin de France au titre de roi des Romains. Il espéra l'obtenir d'une démarche magnanime, et Verjus, son plénipotentiaire à Ratisbonne, déclara qu'il s'abstiendrait d'hostilités contre la maison d'Autriche durant toute cette guerre, moyennant la reconnaissance de ses prétentions dans le délai d'un mois. On a même répété qu'il offrit quatrevingt mille hommes à Léopold; mais on ne trouve dans les documents sérieux du temps nulle trace de cette proposition peu vraisemblable. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léopold, bien que sa pusillanimité ait quelque peu égayé l'histoire sous la plume de Voltaire, fit voir dans ces extrémites une obstination courageuse. Nullement guerrier, il avait fui devant les Turcs; il ne plia point devant Louis XIV. Toutes les sollicitations du collège des princes et de celui des électeurs y échouèrent. Soit qu'il haït la France encore plus qu'il n'aimait sa monarchie, soit qu'il crût suffisant de gagner du temps de ce côté pour voir ce que de l'autre déciderait la fortune, il se contenta de discuter les propositions de Verjus sans les accepter. Et tandis qu'il se disait appliqué à balancer les avantages du traité qui lui était offert, Louis revint à Paris, balançant de son côté les conseils contraires de son ambition, tourmenté des scrupules de sa grandeur d'âme et des remords de sa foi, partagé entre la tentation d'exterminer la maison d'Autriche, et la gloire de la SallV6I'. La reine, qui l'avait accompagné dans son voyage, ne rentra dans Versailles que pour mourir, frappée d'une de ces morts soudaines si communes en ce temps dans la maison royale. L'infortunée Marie-Thérèse, après avoir passé sa vie sur le trône le plus brillant de l'univers, dit qu'elle n'y avait compté d'heureux qu'un seul jour. Louis versa des pleurs sincères sur cette mort, premier chagrin, dit-il, que la reine lui eût donné. Madame raconte que le jour des compliments de condoléance, l'évêque de Gap entra en pas de bourrée, faisant semblant de pleurer des yeux et riant de la bouche, ce qui lui donna une figure ,si grotesque, dit-elle, que les princes, les princesses, le roi luimême et toute la cour, rirent jusqu'aux larmes." On comprend que la douleur n'endormit pas les ressentiments de Louis XIV; il ne notifia point son veuvage au roi de Pologne. La politique adoptée par les conseils de Var

sovie l'exaspérait au point de lui faire transgresser les lois mêmes de l'étiquette. Ce deuil, qui jeta sur les magnificences de la cour de France ses crêpes funèbres, acheva de voiler Louis inactif aux yeux du monde. Accoutumées à révérer autrefois en lui le défenseur des faibles, le champion de la chrétienté, par-dessus tout le chef et le créateur de cet empire des arts qui avait pour siège Versailles et pour tributaire l'univers entier, les nations s'étonnaient, dans cette lutte de l'Europe policée contre les barbares, de ne pas espérer en lui. C'était vers le Nord que se tournaient tous les regards. Innocent XI adressait au roi de Pologne messages sur messages. L'empereur, le duc de Lorraine, tous les princes allemands lui envoyaient de jour en jour des courriers, lui demandant de faire une fois pour l'Europe ce qu'il faisait depuis trente ans pour sa patrie, de la sauver du joug de l'infidèle. Au premier bruit des dangers de Vienne il était accouru de Villanov, où les couches de sa femme l'avaient retenu, à Czenstochova, où l'appelait un pieux pèlerinage, et de là à Cracovie, rendez-vous de son armée. La noblesse s'était précipitée en foule sous les drapeaux, fière de signaler son courage dans cette grande et sainte entreprise. Il avait fallu créer quatre mille hussards de plus, organiser des corps nouveaux, les discipliner, les armer. Jean fut à peu près réduit, pour ces dépenses, aux subsides du SaintSiège. Ses propres revenus fournirent au reste. La Lithuanie, par sa lenteur à s'armer, lui allégea le fardeau. Il advenait que la mort de Paz avait été pernicieuse à Jean comme sa vie. Sapiéha était étroitement lié aux intérêts de la France; et sans doute Michel Paz, par dévouement pour l'Autriche, aurait dans cette occurrence vivement secondé le roi. A mesure que de faibles détachements se formaient, Jean les mettait en marche en leur donnant pour rendez-vous ces simples mots : Sous les contrescarpes de Vienne. Mais l'Empereur, le pape,

le grand-vizir, Louis XIV, restaient toujours convaincus qu'il flattait l'Allemagne d'un faux espoir en promettant sa présence. Il était à lui seul un secours si grand qu'on n'osait pas y compter. Cette opinion, que le marquis de Vitry et la cour de France avaient si bien accréditée, servit étrangement les intérêts de l'Empire. Louis, s'y confiant, demeura immobile. L'évènement a montré qu'il n'aurait pas suspendu ses foudres s'il avait cru à cette rivalité de gloire, à ce salut de la maison d'Autriche et de la chrétienté par un autre que lui. De son côté, Kara-Mustapha laissa endormir cette fougue terrible qui avait tant surpris et contristé le monde. Il ne voyait pas d'apparence que Vienne fût sérieusement secourue ; et comme l'attaque avait été trop brusque pour que la cour, le clergé, la noblesse, la bourgeoisie opulente, pussent emporter leurs richesses, il craignit que la furie d'un assaut ne livrât au pillage et ne dérobât à sa cupidité une si belle proie. Il se mit à la soigner, à s'inquiéter du salut de Vienne avec tendresse; et tandis que la mine jouait déjà sous les remparts, qu'il aurait pu s'en saisir à un prix qui ne le touchait pas, celui d'un peu de sang, il ne s'occupa que de la réduire par degrés, voulant qu'une capitulation lui livrât intact le butin qu'il dévorait en espoir. D'ailleurs, Kara-Mustapha avait trouvé une autre Capoue dans les jouissances de cette domination sans contrôle et de ce repos brillant. Il passait sa vie captif dans les délices abominables de son sérail. De temps à autre seulement, il sortait, dans une litière armée d'un grillage de fer à l'épreuve du mousquet, pour visiter les travaux. On conçoit que le siège traînât en longueur; mais ce fut sans donner de relâche aux assiégés. L'artillerie continuait de battre leurs murailles, et la sape de les menacer. Les janissaires, établis dans leurs tranchées, s'y défendaient contre toutes les sorties, derrière leurs parapets, leurs gabions, leurs redoutes; et dans ces ouvrages se déployait le luxe de lignes parallèles, de boyaux de communication,

de places d'armes où les Turcs excellaient alors. Il fallait que Vienne eût dans chaque maison un homme en sentinelle nuit et jour, pour se préserver de surprises souterraines. La mine avait déjà joué sous un angle saillant de la contrescarpe. Deux bastions étaient entamés. Une fois, le bombardement avait mis tout un quartier en feu. Les deux armées se touchaient dans leurs travaux contraires, si bien que parfois on combattait avec la pioche, et que le général Stahremberg, à peine remis de sa première blessure, fut abattu d'un coup de pierre lancée à la main. En jetant sur les tentes musulmanes des crocs destinés à les renverser, les chrétiens ramenaient souvent les têtes des janissaires endormis. De son côté, Emeric Tékéli remontait la rive droite du Danube, n'ayant qu'à recueillir les hommages et les serments de ces comtés jusque-là soumis à Léopold. Presbourg même avait ouvert ses portes. Une marche habile et hardie du duc de Lorraine, que le chevalier Lubomirski seconda avec son audace accoutumée, ressaisit cette ville, devenue la capitale de la Hongrie depuis que Bude avait passé sous les lois de l'infidèle. Mais le duc Charles et Lubomirski victorieux furent contraints de se replier sur la Moravie, heureux que le respect de Tékéli pour le roi de Pologne en défendit l'accès contre ses 8 TII)6S. Les alarmes de l'Europe croissaient de moment en moment. † sut que la brèche était praticable. Léopold multiplia ses appels aux princes de l'Emire. Waldeck assemblait les troupes des Cercles; l'électeur de Bavière se mettait en marche; l'électeur de Saxe s'apprêtait à le suivre; Frédéric-Guillaume promettait son contingent dès que seraient terminées les négociations de la diète avec Louis XIV. La Savoie annonçait des soldats et donnait de l'or. Le roi d'Espagne vendait un de ses domaines pour en offrir l'argent au chef de sa maison. A son exemple, l'inquisition, les communautés, les conseils, toutes les corporations, s'engageaient pour des sommes énormes. En Portugal, le zèle pieux de Don Pedro, régent pour son malheureux frère Don Alphonse VI, auquel il avait enlevé sa femme, sa couronne et la liberté, joignit à des dons et des levées considérables un magnifique auto-da-fé d'une quarantaine de judaïsans. En Italie, les listes de contributions volontaires couraient de ville en ville, aussi bien que les pèlerinages et les processions. Rome brilla entre toutes les autres villes par ses largesses. Les membres du sacré collège vendirent leur vaisselle. Le cardinal Barberini donna seul vingt mille florins de ses deniers. C'était la première fois dans le monde qu'on faisait la guerre par souscription. InnoCent #"ne se lassait pas d'offrir à Dieu des prières, aux guerriers des indulgences, aux souverains des subsides. Il alla jusqu'à permettre l'aliénation des biens ecclésiastiques dans l'Italie et dans l'Empire. Rien ne lui paraissait trop onéreux pour se racheter des barbares, et les Romains de ce temps mettaient de l'or dans la balance plus facilement que du fer. La cause de la croix éveilla l'ardeur guerrière de la noblesse dans toute l'Europe. Les volontaires se pressèrent sous les drapeaux du duc de Lorraine. Enchaînée par son roi, la noblesse française rongeait son frein à l'aspect de cette grande lutte. Les princes partageaient son impatience guerrière. Conti s'évada pour voler sur le Danube. Le roi fit courir après lui : ses ordres, ses menaces l'arrêtèrent. Le prince de Carignan-Soissons, qui l'accompagnait, poursuivit seul sa route, précédé de son frère, le petit Abbé de Savoie, qu'une vocation indomptable appelait à ceindre enfin cette épée qui a fait si grand le nom du prince Eugène. En apprenant son départ, »tant mieux, dit Louvois; il ne retournera plus dans ce pays-ci.o Il ne retourna point en France, en effet, si ce n'est les armes à la main, et conduit par la victoire. Par une étrange fatalité, deux princes nés sous le ciel de France, Charles et Eugène, furent donnés par Louis XIV à l'Empire, pour en commander l'un

après l'autre les armées, et en sauver la fortune. En ce moment, Charles comptait autour de soi beaucoup de noms illustres et de brillants courages, mais peu de soldats. Il voyait trop bien qu'alors même que les contingents de l'Empire seraient tous réunis à son armée, il se trouverait encore loin de pouvoir reprendre l'offensive, et tenter la dél5vrance de Vienne, fût-il temps encore. Modeste autant que magnanime, ce prince, l'amant, le mari d'Eléonore, et le rival malheureux de Jean Sobieski, écrivait sans cesse à Jean d'arriver, d'arriver sans son armée, disant qu'il en valait une à lui seul, qu'il n'y avait que lui au monde qui pût balancer l'avantage du nombre, indiquer la route de la victoire, et sauver l'Empire. Des députés de la Silésie, de la Moravie, de l'Autriche, se pressèrent aussi à Cracovie pour implorer le roi de Pologne qui souffrait plus que ses alliés de la longueur de ces apprêts. Il vit une fois le ministre de l'Empereur et le nonce du Saint-Siège tomber à ses pieds, et lui embrasser les genoux comme des suppliants. Léopold finit par lui offrir la cession à toujours du royaume de Hongrie, pourvu qu'il se chargeât de le reconquérir sur l'Ottoman, et de conserver, s'il se pouvait encore, aux princes de la race d'Habsbourg leur vieille capitale. Jean répondit qu'il ne voulait d'autre prix personnel que la gloire de bien mériter de Dieu et des hommes. Puis, le gros de son armée étant réuni enfin, le dimanche de l'Assomption, jour qu'il choisit comme consacré à la vierge divine sous la protection de laquelle il avait placé ses armes, après avoir le matin fait à pied ses stations dans toutes les églises de Cracovie, il déploya la lance royale, et s'achemina du côte de l'Allemagne sans attendre les troupes de Lithuanie. Bien

tôt parut le général Caraffa qui venait s'assurer s'il était vrai que Jean marchât à la tête de son armée. Le mar

quis d'Arquien, qui le vit le premier, lui annonça que le roi était proche. »On le dit," répondit tristement l'Au

trichien qui n'osait encore croire à cette fortune. Enfin Jean parut: il apprit de cet homme de guerre expérimenté les dispositions des troupes ottomanes sous Vienne, l'étendue de leurs lignes, les ressources de la capitale assiégée. Il fixa aussitôt son point d'attaque, et, plein d'une de ces inspirations du génie qui ne le trompèrent jamais, il déclara que Vienne était sauvée. Le prince Jacques-Louis, filleul de Louis XIV, marchait aux côtés de son père. A peine âgé de seize ans, il allait mériter l'illustre alliance dont Léopold avait flatté son orgueil. Les deux hetmans de la couronne, Jablonowski et Sieniawski, commandaient sous le roi. La reine et sa cour accompagnèrent cette armée, dépositaire de tant d'espérances et de gloire, jusqu'à la frontière des deux empires. Là, les deux époux se séparèrent: c'était à Tarnowitz, première ville de Silésie. On a raconté que, comme le roi demandait à Marie Casimire éplorée la cause de ses larmes, elle répondit qu'elle pleurait sur le second de ses fils qui ne pouvait pas suivre son frère aîné. Ou ce propos n'a point été tenu, ou il renfermait, comme nous le verrons plus tard, un sens que le public ne sut démêler. Le roi et la reine n'avaient point la conversation héroïque. Une correspondance, récemment publiée, celle où Jean raconta à Marie Casimire toute la suite de la Campagne qui s'ouvrait, fait voir qu'ils s'exprimaient en simple langage. Le roi écrivait le lendemain de cette séparation : »Seule joie de mon âme, charmante et bien-aimée Mariette ! »J'ai passé ici une très mauvaise nuit. Un de mes bras s'est engourdi; j'en ai ressenti dans l'épine du dos une vive souffrance, il s'ensuivra une crise de rhumatisme. » Dupont m'a fait plus de mal encore; il est revenu de chez vous à neuf heures du soir, et m'a dit que l'extrême agitation que vous éprouviez pourrait vous rendre malade. Je vous demande en grâce, ma chère âme, de vous calmer, et de vous soumettre a la volonté de Dieu. Il daignera m'accorder ses anges

| conducteurs, et me permettra de revenir | sain et sauf parmi les miens.o La princesse à qui s'adressait ce ten| dre langage avait cinquante ans; le roi | en comptait cinquante-quatre. Avec | une âme qui restait comme son génie, | toujours pleine de feu, son corps était déjà appesanti par les travaux. Il lui fallait un aide pour monter à cheval ; c'étaient ces infirmités prématurées qui avaient servi a propager en Europe le bruit universel qu'il ne commanderait pas en personne son armée. Quand on sut qu'il approchait, tout s'émut. Les populations se précipitèrent de toutes parts sur son passage. Les Jésuites d'Olmutz avaient écrit sur l'arc de triomphe de cette capitale : Salvatorem expectamus. Ce furent dans l'Allemagne entière des joies inouïes; jamais encore les pas d'un homme n'avaient si profondément retenti dans le cœur des peuples. Au bruit de sa marche, la chrétienté reprit espoir. Les électeurs se hâtèrent d'accourir, et Louis XIV lança ses armées sur les Pays-Bas autrichiens sans déclaration de guerre, ayant encore à Madrid son ambassadeur, à Paris l'ambassadeur du roi d'Espagne. Bruxelles étonné vit tout à coup d'Humières à ses portes. Ce fut le cinquantième jour du siège de Vienne que ces hostilités s'ouvrirent; un cri d'indignation s'éleva d'un bout de l'Europe à l'autre. Dans ses grands mouvements, KaraMustapha seul ne s'ébranla point. L'insensé continuait de ne pas croire a l'arrivée de Sobieski, comme un mois auparavant Léopold ne croyait point à la sienne. Il avait consumé le mois d'août tout entier à poursuivre mollement le blocus et le bombardement de Vienne, élargissant la brêche, donnant çà et là des assauts partiels à peu près stériles, lançant sur la rive gauche du Danube contre le duc de Lorraine de trop faibles partis, que les Polonais du chevalier Lubomirski suffisaient à écraser, sans qu'il s'aperçût que Tékéli, fidèle à son traite avec le roi de Pologne, ne les appuyait pas. Dans l'ivresse de sa puissance et de ses débauches, il dormait, suspendu sur un abime, entre

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