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Ipstimque .Eacidcn, genus armipotentis Achilli;
Ultus avos Trojae, etc.

Plus on étudie l'ensemble et les détails de ce sixième chant, plus on est frappé d'admiration: les beautés succèdent aux beautés, et la peinture des tourments infernaux est peut-être au-dessus de tout ce qui précède. Jamais Virgile n'a eu plus de verve, de force, et d'enthousiasme, soit qu'il représente l'impie Salmonée terrassé par la foudre de Jupiter, soit qu'il étende sur neuf arpents le corps énorme deTityus, dont l'infatigable vautour dévore éternellement les entrailles renaissantes. Il fait tour-à-tour entendre dans ses vers et les gémissements des coupables, et le bruit des fers dont ils sont chargés, et le sifflement des fouets des Furies:

Hinc cxaudiri gcmmis, et sarva sonare
Verbera: tum stridor ferri, tractaeque catenan.

Il se sert quelquefois d'une harmonie effrayante, extraordinaire, et pour ainsi dire infernale comme les objets qu'il décrit:

Tum demnm horrisono ttridentes cardine sacra:
Panduatur portae.

Le son dur des r redoublés dans ce vers fait entendre le cri des gonds des portes de l'enfer.

L'image de l'Hydre qui en défend les approches est encore plus pittoresque:

Quinquaginta atris iumanis biatibus hydra
Saevior ictus habet sedem, etc.

Le poëte fait heurter avec fracas deux mêmes voyelles l'une contre l'autre quinquaginta a/m. La voix retentit et se brise sur cette rude élision avec un éclat terrible. Dans les deux mots qui terminent le vers, hiatibus hydra, la même aspiration deux fois répétée contraint la voix à de nouveaux efforts; et c'est ainsi que les mêmes syllabes toujours multipliées, en se choquant et en se suspendant tour-à-tour, imitent en quelque sorte les] cinquante gueules béantes du monstre infernal.

Tout-à-coup les sons les plus tranquilles et les plus doucement mesurés succèdent à cette pénible et lugubre harmonie faite pour les habitants du Tartare. Tout le calme de l'Elysée respire dans les vers suivants, où l'on ne trouve pas une seule inversion, où le goût n'a rien laissé qui puisse faire soupçonner l'art et le travail.

Devenere locos laetos, et amoena Tirets
Fortunatorum nemorum, sedesque beatas.

Des flots d'une lumière inaltérable semblent se répandre avec ce beau vers:

Largior hic campos aether et lumine vestit
Purpureo, etc.

Le mot vestit est d'une hardiesse remarquable; mais Virgile ne prolonge pas cette description de l'Elysée comme celle des enfers : il faut abréger les peintures du bonheur; celles de la douleur seules sont inépuisables. Le goût exquis du poète ne se méprend jamais sur l'effet et la mesure de ses tableaux.

(l6) Ter conatus ibi collo dare brachia cirenm;
Ter frustra comprensa manus effugit imago,
Par levibus yentis, etc.

Voltaire a imité ce passage dans le sixième chant de la Henriade:

Trois fois il tend les bras à cette ombre sacrée;
Trois fois son père échappe à ses embrassements,
Tel qu'un léger nuage écarté par les vents.

('") Spiritus inlus alit, etc.

Cette magnifique idée de Vame universelle, dont chaque être anime reçoit une foible partie, appartenoit à l'école des stoïciens. Ce n'est point là le système de Spinosa, qui confond Dieu et la nature. Virgile distingue fort clairement deux substances:

Mens agitât molem, et magno se corpore miscet.

C'est l'esprit ici qui donne le mouvement à la matière. L'auteur de Télémaque a très bien expliqué ce vers de Virgile , en faisant dire à Mentor: « L'ame universelle du 11 monde est comme un grand océan de lumière: nos es« prits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui « y retournent pour s'y perdre. » (Liv. IV.)

(l8) Non lamen omne maliim miscris, nec funditus omnes
Corporea; excedunl pestes; pcriitusquc necessc est
Multa diu concreta modis inolesccre miris.

On voit par ces vers que la doctrine du purgatoire est très ancienne; elle accorde parfaitement la justice et la miséricorde divine. Le christianisme a fait un dogme fondamental de cette opinion consolante; il enseigne que la prière des vivants abrège le temps de l'expiation pour les morts, et c'est ainsi qu'il établit des rapports continuels entre le monde présent et le monde futur. C'est un des dogmes les mieux assortis à la nature du cœur humain et les plus propres à justifier la Providence. Les sectaires qui l'ont rejeté dans le seizième siècle ont donc méconnu à-lafois les besoins de l'homme et la bonté de Dieu.

('!>) Inlustris animas, nostrumque in nomen ituras,
Expédiant diclis, et te tua fata docebo.

On a déja remarqué plus haut la beauté de ce sublime épisode imité par tous les poètes épiques. Le Tasse s'en est enrichi le premier; mais les destinées de la maison d'Este, qu'on prédit au jeune Renaud, n'ont pas assez d'importance pour autoriser l'emploi d'un tel merveilleux, et pour remplir l'imagination. La gloire du Portugal a été trop courte, et sa place dans l'Europe est trop petite pour que le Camoëns excite un vif intérêt en annonçant les exploits de ses compatriotes. Milton ouvre une scène plus vaste que Virgile lui-même; mais c'est un autre défaut. Le goût ne doit ni trop étendre ni trop circonscrire le champ où se promène l'imagination. Les destinées du monde entier touchent moins que celles d'une seule nation. Cependant le dessin du poète anglais a de l'audace et de la grandeur; mais son génie, affoibli dans ses derniers chants, ne peut plus soutenir le poids et la majesté de son sujet. De tous les imitateurs du poète latin, Voltaire a été sans doute le plus heureux; il a eu l'avantage de peindre l'époque la plus mémorable de l'esprit humain, et son style a souvent tout l'éclat de la cour de Louis XIV.

(">) Quis Gracchi genus? aut geminos, duo fulmina bclli,
Scipiadas, cladem Libyae ? parvoque potentem
Fabricium?

Dans cette longue galerie de grands hommes qu'il fait passer sous nos yeux, Virgile a soin de ne prendre que le trait le plus important de leur caractère et de leur vie; s'il n'eût pas gardé cette mesure, il eût tout refroidi. La famille des Gracques, les Scipions, les Fabricius n'occupent que trois vers; mais d'un mot il donne une grande idée de ces illustres Romains.

Voltaire s'est conformé à cette sage précision:

A travers mille fcui je vois Condé paraître,
Tour-à-tour la terreur et l'appui de son maître;
Turenne, de Condé le généreux rival,
Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal.

Hcnriade, ch. vu.

Virgile ne dessine avec plusde détail que les figures principales de son tableau, celles de Romulus, de César, d'Au- T. IV. ENÉIDE. II. 'J I

(juste, et de Marcellus. Voltaire aussi ne s'étend que sur Richelieu, Louis XIV, le duc de Bourgogne, et le jeune Louis XV.

I11) Sunl flemina- Somoi porta1, quariim ahrra ferme
Cornra, qua veris facilîs dalur e&itus umbris;
Altéra, caudenti perfecta uilens elephantn:
Scd falsa ad rœlum mitlunt insomnia Manrs.

Ces deux portes du Sommeil, par où s'échappent les songes faux et véritables , ont fort embarrassé les commentateurs. Pourquoi, ont-ils dit, Virgile raméne-t-il Énée par cette porte d'ivoire d'où sortent les songes trompeurs, falsa insomnia? Il seroit possible de répondre, avec le père Larue, que Virgile, par cette espèce d'allégorie imitée d'Homère, veut indiquer en passant que sa raison n'admet point tout ce qu'a décrit son imagination. L'avis de Larue est peut-être même justifié par ces vers des Géorgiques:

Felix, qui potuit rerum engnoscere causa*,
Alque nielus omnes et iticxorabile fatum
Subjerit pedibus, Klrepitumque Acborontis avari!

Virgile ne seroit pas le seul écrivain illustre qui eût rejeté, comme philosophe, des opinions qu'il eût adoptées comme poète; mais je crois que cette contradiction entre le philosophe et le poète n'existe pas. Le goût et le jugement de Virgile se montrent dans ce passage comme dans tous les autres. Il vivoit dans un siècle où la puissance des opinions religieuses étoit fort affoiblie: le père d'Auguste, César, avoit dit en plein sénat, qu'il n'y avoit rien après la mort. Dans un siècle où les croyances nationales étoient attaquées comme dans le nôtre, il falloit, en composant une épopée, réunir lemerveilleux et le vraisemblable, pour satisfaire à-la-fois le peuple et le philosophe. Enée trouve à l'entrée des enfers le Sommeil et les Songes:

Quant sedrm Somiiia vulgo

Vaua tenerc ferum.

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