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Vois ce ciel orageux, cette mer menaçante :
Perfide! est-ce le temps de quitter ton amante?
Ah! quand tu n'irois point dans de lointains climats
Chercher un triste exil et de sanglants combats;
Quand Troie encor du Xanthe orneroit les rivages,
Irois-tu chercher Troie à travers les naufrages?
Est-ce moi que tu fuis? Par ces pleurs, par ta foi,
Puisque je n'ai plus rien qui te parle pour moi,
Par l'amour, dont mon cæur épuisa les supplices,
Par l'hymen dont à peine il goûtoit les délices,
Si mes bienfaits ont pu soulager ton malheur,
Si mes foibles attraits ont pu toucher ton cæur,
Songe, ingrat, songe aux maux où ta fuite me laisse;
Et par pitié du moins, au défaut de tendresse,
Si pourtant la pitié peut encor t'émouvoir,
Romps cet affreux projet, et vois mon désespoir !
Pour toi de mes sujets j'ai soulevé la haine;
J'ai bravé tous les rois de la rive africaine;
J'ai perdu la pudeur, ce trésor précieux,
Qui me rendoit si fière, et m'égaloit aux dieux.
Cher hôte! puisque enfin la fortune jalouse
Défend un nom plus tendre à la plus tendre épouse,
A qui vas-tu livrer la mourante Didon ?
Malheureuse! eh! qu'attendre en ce triste abandon?
Que mon frère en courroux mette en cendres Carthage!
Qu'Iarbe triomphant m'entraîne en esclavage!
Encor si quelque enfant, doux fruit de notre amour,
Charmoit l'affreux désert où tu laisses ma cour,
Je ne me croirois pas entièrement trahie,
Et ton image au moins consoleroit ma vie ! »

T. IV. ÉNÉIDE. I

3

Dixerat. Ille Jovis monitis immota tenebat Lumina, et obnixus curam sub corde premebat. Tandem pauca refert: « Ego te, quæ plurima fando (39) Enumerare vales, nunquam, regina, negabo Promeritam; ne me meminisse pigebit Elissæ, Dum memor ipse mei, dum spiritus hos regit artus. Pro re pauca loquar. Neque ego hanc abscondere furto Speravi, ne finge, fugam; nec conjugis unquam Prætendi tædas, aut hæc in fædera veni.

Me si fata meis paterentur ducere vitam
Auspiciis, et sponte mea componere curas;
Urbem Trojanam primum dulcisque meorum
Relliquias colerem; Priami tecta alta manerent;
Et recidiva manu posuissem Pergama victis.
Sed nunc Italiam magnam Gryneus Apollo,
Italiam Lyciæ jussere capessere sortes.
Hic amor, hæc patria est. Si te Carthaginis arces
Phonissam, Libycæque adspectus detinet urbis;
Quæ tandem Ausonia Teucros considere terra
Invidia est? Et nos fas extera quærere regna.
Me patris Anchisæ, quoties humentibus umbris
Nox operit terras, quoties astra ignea surgunt,

Elle dit. Le héros, plein de l'ordre des dieux, Étouffant la douleur de ses tristes adieux, Tient baissé vers la terre un regard immobile. « Cessez, dit-il enfin, un reproche inutile: Grande reine! mon caur se plaît à l'avouer, De vos soins généreux j'ai lieu de me louer; J'en conserve à jamais la mémoire chérie; Leur souvenir ne peut finir qu'avec ma vie. Mais daignez m'écouter; Didon, ne croyez pas Que j'aie à votre insu voulu fuir vos états; Ne croyez pas non plus qu'à votre destinée J'aie espéré m'unir par les næuds d'hyménée. Hélas ! fus-je jamais le maître de mes jours ? Si le ciel à mon choix en eût laissé le cours, Je vous verrois encor, bords chéris du Scamandre! Mon Ilion détruit sortiroit de sa cendre, Et je verrois enfin renaître sous mes yeux Les palais de mes rois, les temples de mes dieux. Mais le destin m'appelle aux champs de l’Hespérie; C'est là qu'il a choisi ma nouvelle patrie; C'est là qu'il faut porter mes pas et mon amour. Si Didon, loin de Tyr qui lui donna le jour, Sur les bords africains s'est fixée avec joie, N'enviez point le Tibre aux habitants de Troie; Souffrez que, comme vous, après mille dangers, Nous trouvions un abri sur des bords étrangers. Tout m'arrache à des lieux qui m'avoient trop su plaire, Et l'intérêt d'un fils, et l'ordre de mon père: L'un, dès que l'ombre humide enveloppe les cieux, Terrible et menaçant se présente à mes yeux;

Admonet in somnis et turbida terret imago.
Me

puer Ascanius, capitisque injuria cari, Quem regno Hesperiæ fraudo et fatalibus arvis.

Nunc etiam Interpres divum, Jove missus ab ipso, Testor utrumque caput,

celeris mandata per auras Detulit. Ipse deum manifesto in lumine vidi Intrantem muros, vocemque his auribus hausi. tuis incendere

teque querelis; Italiam non sponte sequor.”

Desine meque

Talia dicentem jamdudum aversa tuetur(40), Huc illuc volvens oculos, totumque pererrat Luminibus tacitis, et sic adcensa profatur: « Nec tibi diva parens, generis nec Dardanus auctor, Perfide, sed duris genuit te cautibus horrens Caucasus, Hyrcanæque admorunt ubera tigres. Nam quid dissimulo? aut quæ me ad majora reservo?

L'autre à mille remords livre en secret mon ame,
Je l'enlève aux grandeurs que son destin réclame.
Dans ce moment encor le fils de Jupiter,
J'en atteste et mon père et cet enfant si cher,
A mes yeux éblouis se dévoilant lui-même,
A fait sur moi des dieux tonner l'ordre suprême;
Fait parler le destin, la gloire, le devoir :
Je crois l'entendre encor, je crois encor le voir.
N'irritez plus vos maux et ma douleur profonde;
Je vous quitte à regret pour l'empire du monde;
Et ce fatal départ, qui m'arrache au bonheur,
Est l'arrêt du destin, non le voeu de mon cæur. »

Durant ces mots, Didon, dévorant son offense,
A peine à contenir sa longue impatience;
Avec le froid dédain de son courroux altier,
Le mesure des

yeux,

le

parcourt tout entier, Se détourne en silence, et de sa sourde rage En ces mots à la fin laisse éclater l'orage:

Non, tu n'es point le fils de la mère d'Amour; Au sang de Dardanus tu ne dois point le jour. N'impute point aux dieux la naissance d'un traître; D'une race divine un monstre n'a

pu

naître: Moins horrible que toi, le Caucase en fureur De ses plus durs rochers fit ton barbare cœur; Et du tigre inhumain la compagne sauvage, Cruel! avec son lait t'a fait sucer sa rage. Car enfin, qui m'arrête ? Après ses durs refus, Après tant de mépris, qu'attendrois-je de plus ? Auteur de tous mes maux, a-t-il plaint mes alarmes" Ai-je pu de ses yeux arracher quelques larmes?

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