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formé son style; mais ce qui fait surtout son originalité, c'est son temperament, tempérament mal équilibré, mal pondéré, qui le pousse parfois aux inspirations les plus sublimes, et qui, d'autres fois, le maintient dans des régions où l'air manque,

où la voix est étouffée, où la pensée ne revêt même pas une forme perceptible. Schumann nous apparaîtra un jour resplendissant de lumière, le lendemain plongé dans l'ombre la plus désolante. C'est une des figures les plus curieuses qui puissent tenter la plume d'un biographe ou d'un critique. Sa vie fut un roman, et le roman finit de la façon la plus lamentable. Schumann est pourtant une des grandes figures de l'art; il a exercé, il exerce, il exercera longtemps une grande influence.

Si nous avons parlé de Mendelssohn et de Schumann à propos de Heller, c'est qu'il nous paraissait difficile de parler de ce dernier sans parler des deux grands maîtres à la tradition desquels il semble se rattacher. Un fait curieux à noter, cependant, est le suivant : lorsque S. Heller communiqua ses premiers essais à Schumann, celui-ci fut frappé de certaines analogies qui existaient entre sa musique et celle du jeune maître. Or S. Heller ne connaissait alors pas une note de la musique de Schumann qu'il prenait pour un pur critique. Mais c'est surtout de Mendelssohn qu'il procède comme style; ce n'est guères que comme tendances qu'il nous semble avoir certaines affinités avec Schumann; du reste, cette filiation artistique une fois reconnue, hâtons-nous d'ajouter que le style de notre compositeur est loin d'être une copie ; il est empreint, au suprême degré, de la vraie originalité, celle qui nait du caractère et du tempérament.

V

On trouve dans le catalogue des œuvres de Stephen Heller, publié à Leipsig (1868), complété jusqu'à la présente année 1876, une série d'une quarantaine de morceaux d'une nature toute particulière: ce sont ceux que l'auteur n'a pas tirés de son propre fonds, mais du fonds d'autrui, des caprices, des rondos, des improvisations, des variations sur des airs d'opéra ou des mélodies en renom. Il y a tout un classement à faire parmi ces cuvres : les unes sont des produits de la jeunesse : l'artiste n'ayant pas encore conquis son style, ne se croyant pas assez sûr de lui-même, s'essaie timidement sur les idées d'autrui. C'est le seul moyen de se faire connaître, de prendre rang, sauf plus tard à se révéler sous un jour plus personnel. Il faut se rendre compte des circonstances particulières qui poussent les artistes, même les plus grands, à publier des compositions de cette nature. Le goût de la musique est universellement répandu; mais il est loin d'être épuré ; le gros public accueille plus volontiers des productions légères, des broderies sur un thème qui a flatté son oreille, que des euvres austères savamment combinées. Ces @uvres, quand elles se produisent, ne sont recherchées que d'un petit nombre d'adeptes. Pour qu'un éditeur risque l'impression de semblables compositions, il faut qu'il s'approvisionne, auprès de l'auteur, de toute une série d'opuscules dans le goût du jour, menue marchandise qui l'indemnisera

de ses frais, parce qu'elle est d'un écoulement facile. Ce n'est que lorsque le nom de l'artiste est fait, qu'il a acquis une notoriété qui s'impose, que les éditeurs lui permettent enfin de suivre sa voie, de ne plus faire au public des concessions qui lui sont pénibles. C'est ainsi que les plus grands maîtres, Beethoven et Mozart, ont dû livrer à la publicité des auvres secondaires, tels que rondos, airs variés dont s’accommodait fort bien le public et qui servaient à faire passer les chefsd'œuvre.

Heller n'a pas échappé au sort commun. Il a été amené à composer, sur les opéras en vogue d'Auber, d'Halevy, sur le Déserteur de Monsigny, le Désert de Félicien David, le Prophète de Meyerbeer, les mélodies, alors très-prisées, de Reber, et cela sur la commande des éditeurs, des caprices, des impromptus, des variations qu'il regrette peut-être aujourd'hui d'avoir livrés à la publicité, mais sans lesquels il n'eût peutêtre pas pu faire passer ses œuvres originales. Beaucoup de ces morceaux, cependant, sont charmants, et, dans tous, se révèlent l'élégance et la distinction qui font le charme du talent de S. Heller.

Il en est, parmi eux, qu'il ne doit pas regretter trop amèrement, parce qu'ils répondent à une sympathie personnelle. Ce sont ceux qui lui ont été inspirés par des maîtres pour lesquels il a toujours professé une sorte de culte, Schubert, Mendelssohn, Beethoven.

Les mélodies de Schubert sont une mine féconde où l'on ne saurait trop puiser ; ce n'est pas un travail dont il faille rougir ni se lasser que celui qui consiste à tirer de cet écrin inépuisable les perles sans prix qu'il renferme, et de pouvoir dire au public : Écoutez! Cela est si beau que, sous quelque forme

qu'on vous le présente, ce sera pour vous un enchantement. Non ! Heller n'a pas fait un travail stérile en écrivant une dizaine de caprices sur les plus célèbres mélodies de l'illustre maître et en publiant un album de trente lieder, transcrits avec une merveilleuse sagacité.

Mais ce que nous devons signaler surtout à l'attention de nos lecteurs, ce sont certains morceaux inspirés par Mendelssohn. Nous ne parlerons pas des caprices secondaires sur des mélodies de ce compositeur (op. 67 et 72), nous arrivons de suite à trois @uvres qui nous semblent d'une importance capitale : nous voulons parler des œuvres 69, 76 et 77.

L'auvre 69 est intitulée : Fantaisie en forme de sonate sur un chant populaire (es ist bestimmt in Gottes Rath). En prenant pour motif le sujet très-simple de ce lied, sans jamais l'abandonner, en l'adaptant, au moyen de simples artifices de rhythme, à la forme de l'andante, du scherzo, du finale, Heller a écrit une cuvre très-intéressante, très-belle, et dans laquelle il a tellement fait abstraction de son propre style pour n'employer que celui de son modèle, qu'il serait très-facile de présenter, à un auditeur non prévenu, le morceau comme étant un morceau de Mendelssohn.

Même remarque pour l'æuvre 76, caprice sur des thèmes de l'opéra le Retour de l'étranger, qui est d'un degré supérieur encore, et du meilleur Mendelssohn.

Dans l'æuvre 77, Salturelle, sur un motif de la quatrième symphonie, Heller a mis davantage du sien. Cs morceau, néanmoins, forme avec les deux précédents, un ensemble digne de la plus grande attention.

Heller s'est essayé à un travail de même nature dans ses belles études sur Freyschutz. C'est bien là du style de Weber,

et du plus beau. Le compositeur s'est merveilleusement approprié la manière et jusqu'aux traits de ce maitre, et il a fait une @uvre (op. 127) qui devrait servir de type à tous ceux qui croient pouvoir se permettre d'illustrer (le mot est à la mode) les æuvres immortelles des maîtres.

Dans les œuvres 130 et 133, l'auteur a employé le même système pour Beethoven. Dans l'æuvre 130, il a pris pour motif de trente-trois variations, celui qui avait déjà servi à Beethoven pour une œuvre analogue ; dans l'æuvre 133, il a varié l'admirable motif de l'andante, de la sonate en fa mineur. Ces deux @uvres demandent, pour être interprétées, un exécutant de premier ordre. Elles se distinguent par une connaissance trèsapprofondie du style de Beethoven, dont un grand nombre d'auvres sont mises à profit pour servir, au moyen d'artifices de rhythme et d'harmonie, de formules à certaines variations. Ces deux @uvres sont des plus remarquables, et nous admirons là encore le talent avec lequel Heller s'est tiré d'une entreprise dangereuse.

VI

Quoique Heller professe une prédilection très-particulière pour les petits cadres, les tableaux de genre et de sentiment, il a composé des œuvres de grande haleine, et il y a manifesté tant d'aptitudes que nous nous demandons par quel concours de circonstances ou de nécessités, ce beau talent n'a pas plus souvent déployé ses ailes et plané sur les grands horizons.

Nous avons plus d'une fois manifesté nos préférences pour

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