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Pallentesque habitant Morbi, tristisque Senectus,
Et Metus, et malesuada Fames, ac turpis Egestas,

Terribiles visu formae ; |

Des critiques ont demandé pourquoi Virgile mettoit à la porte duTartare les maladies, la faim, la vieillesse et la pauvreté.Ils ont observé que Voltaire avoit choisi dans un ordre d'idées plus moral le caractère des monstres qui gardent la porte de l'enfer : c'est l'envie, l'orgueil, l'ambition, l'hypocrisie, et l'intérêt; c'est la troupe de tous les vices qui occupe dans la Henriade le vestibule du séjour des tourmens. Cette allégorie est très-belle sans doute; mais il est évident que le poëte français l'a puisée dans les notions plus pures de la théologie chrétienne, que ne pouvoit connoître Virgile. Sans prétendre justifier toutes les bizarreries qui se rencontrent dans les fables religieuses de l'antiquité, je crois pourtant que les critiques ont mal interprété dans cet endroit le vrai sens du poëte latin. Énée et la Sibylle sont encore arrêtés à l'entrée de l'empire du dieu de la mort, in faucibus Orci; ils doivent traverser plusieurs enceintes avant de parvenir à celle des enfers proprement dits, aux lieux qu'habitent les coupables : ainsi la faim, la pauvreté, la vieillesse, les maladies et les chagrins, qui sont, pour ainsi dire , les ministres de la mort, se trouvent convenablement placés au seuil de son empire. L'allusion est frappante ; et l'on voit, dans ce passage comme dans tous les autres , qu'un sûr jugement a toujours guidé l'imagination de l'auteur de l'Enéide. Il n'est pas besoin de faire admirer le grand sens de l'épithète qu'il donne à la faim, malesuada : la misère est féconde en pensées funestes, en conseils sinistres; et c'est pourquoi on tombe dans la pire de toutes les anarchies, quand ceux qui n'avoient rien prennent la place de ceux qui avoient tout; ils gouvernent avec les ressentimens de la mauvaise fortune et de l'orgueil long-temps humilié : aussi César disoit-il que, « pour éviter les séditions, il falloit s'en» tourer de visages gras et bien nourris. »

Hi , quos vehit unda, sepulti.
Nee ripas datur horrendas et rauca fluenta

Transportare priùs, quàm sedibus ossa quierunt.

Centum errant annos , volitantque haec littora circum ; "

Tum demum admissi stagna exoptata revisunt. Au premier coup d'œil, rien ne paroît plus injuste et plus barbare que ce dogme de la théologie païenne.Pourquoi les ames de ceux que l'inhumanité ou l'oubli ont privés de la sépulture sont-elles condamnées à errer cent ans aux bords du Styx avant de reposer sur l'autre rivage ?

On est tenté de condamner les anciens législateurs qui favorisoient à cet égard la crédulité publique ; mais l'examen et la réflexion les justifient : ils ont prouvé leur sagesse en respectant une fable qui augmentoit la vénération et la sensibilité des vivans pour la cendre des morts. On disoit que l'ombre de ceux qui n'avoient point été ensevelis venoit dans la nuit révéler le crime de leurs meurtriers, ou menacer l'ingratitude de leur famille. On sent que cette opinion devoit rendre le culte des tombeaux plus imposant et plus sacré.Ainsi les préjugés du peuple ont souvent des résultats plus utiles que toutes les vérités de la philosophie. On peut faire la même remarque sur le passage suivant :

Continuô auditae voces, vagitus et 1ngens,

Infantumque animae flentes in limine primo; etc. Les ames des enfans ne jouissent pas d'un sort plus heureux que celles des hommes privés de sépulture. Cette opinion avoit le même but que la première ; elle étoit faite pour prévenir, dans les siècles anciens , le crime trop commun de l'infanticide, pour détruire peu à peu la coutume barbare de l'exposition des enfans, et pour rendre toute sa force au premier sentiment de la nature.

AEternumque locus Palinuri nomen habebit.

Le nom de Qap de Palinure existe encore sous celui - | · de Capo Palinuro, Palenudo ou Palemiro, entre

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les golfes de Salerne et de Policastro, dans le royaume de Naples. Cette rencontre d'Énée et de Palinure est fort touchante, et supérieure à celle d'Ulysse et d'Elpénor dans l'onzième livre de l'Odyssée, comme l'a très-bien remarqué l'abbé Desfontaines Virgile sait intéresser le cœur au milieu des peintures les plus effrayantes ; il adoucit l'horreur des enfers, tantôt par l'épisode de Palinure, tantôt par celui de Déiphobe.

Cerberus haec ingens latratu regna trifauci Personat, Cette description est de la plus riche poésie.Un double

effet d'harmonie imitative rend d'une manière admirable le double mouvement du monstre qui se hâte de relever sa tête hérissée de serpens aux approches de la prêtresse, et qui s'endort dans son antre sitôt qu'elle lui a jeté le gâteau assoupissant.

Melle soporatam et medicatis frugibus offam Objicit : illé, fämë rābidä triä güttür ä pändëns, Cörripit objectam. Ces dactyles redoublés, en précipitant la marche du vcrs, ne peignent-ils pas à l'oreille l'impatiente voracité

du chien des enfers? Et ne croit-on pas voir se développer sa croupe immense dans le prolongement de la période ? Atque immania terga resolvit Fusus humi, tötöquë 7ngëns extenditur antro.

Le vers qui finit enjambe sur le vers suivant, fusus humi, comme pour étendre le vaste corps de Cerbère, et ces spondées, totoque ingens, font sentir à la fois l'immensité du monstre et celle du repaire dont il remplit l'étendue.

Nec procul hinc partem fusi monstranturin omnem Lugentes campi : Voici un passage plein de la plus touchante mélancolie. L'ame rêveuse et tendre de Virgile se plaît à peindre cette campagne des pleurs où les ombres des amans malheureux gémissent sous une forêt de myrtes. C'est là qu'Énée va retrouver Didon, naguère descendue dans le séjour des morts : Inter quas Phœnissa recens a vulnere Dido Errabat, etc. Il pleure, et lui adresse des paroles de regret et d'aInOlII :

Demisit lacrymas, dulcique affatus amore est :

mais clle gai de le silence, et s'éloigne d'un air irrité.

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