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mie aussi nombreuse qu'étoit la nôtre, et recevoir ce grand concours de ses étudiants, elle ne laissa pas de s'y établir comme si elle eût dû y rester toujours, et de s'y arranger de son mieux. Elle y étoit extrêmement gênée, surtout du côté de ce qu'on appeloit l'école. Des lieux très serrés et très peu éclairés empêchoient que l'on vît le modèle à la distance convenable, et forçoient de dessiner à la lampe en plein jour. Ces inconvénients étoient contrebalancés à la vérité par l'avantage qu'avoit l'Académie d'être de son chef logée dans une maison royale, où jamais la maîtrise ne pouvoit venir la régenter ni lui disputer le terrain. Même le défaut d'espace de cette nouvelle demeure avoit encore cela de bon qu'il rendoit impraticable la rejonction des maîtres en corps complet, sans qu'ils en pussent rien imputer à l'Académie. Elle ne songea donc plus qu'à tirer de cette situation le meilleur parti qu'il lui seroit possible, et tourna toute son attention à regagner du côté de la plus grande perfection et du succès de ses exercices ce qui pouvoit lui manquer du côté de l'aisance et des convenances locales.

Dans cette vue, elle se choisit deux nouveaux modèles, de caractères différents, et, chacun dans le sien, d'une rare beauté. Elle en suivit et en surveilla l'étude avec un amour et un zèle incomparables. En l'absence du professeur en mois, les recteurs eux-mêmes se faisoient un devoir d'en suppléer les fonctions. Ils en usèrent de même à la mort qui survint en ce temps d'un de ces officiers, et, plutôt que de le remplacer par un sujet d'une capacité insuffisante, ils en partagèrent le service entre eux. Cette noble sévérité étoit comme l'œil et l'âme de l'Académie, et elle l'appliquoit bien plus scrupuleusement encore aux réceptions qu'aux élections : la médiocrité pour celles-là trouvoit chez elle une résistance invincible , parce qu'elle la regardoit alors comme un principe inextirpable d'avilissement. Heureux si elle eût toujours pensé de même. Un fait qui y survint vers ce temps-là peut servir d'exemple mémorable de sa fermeté sur ce point, et de preuve bien frappante combien cette vérité lui étoit chère et lui pénétroit le cœur.

Il s'agissoit d'un jeune peintre, très peu doué de talent, mais qui, par des entours, avoit su capter les bonnes grâces de M. Ratabon, et s'y établir si bien que d'en obtenir la promesse de le faire par son crédit recevoir à l'Académie. Pour exécuter cette promesse, M. Ratabon y fit, un jour d'assemblée , exposer un morceau de la façon de son protégé, et de qui il eut le soin cependant de ne pas faire connaître le nom. Lui-même, il s'y rendit à l'heure accoutumée, suivi de quelques uns de ses officiers des bâtiments. Ceux-ci, par l'article 3 des nouveaux statuts, avoient pris droit, sous un prétexte assez louche, d'assister aux assemblées où s'élisoientles directeurs. L'assemblée de ce jour-ci n'étoit point dans ce cas; mais personne de l'Académie ne vouloit relever cette infraction ni incidenter là-dessus. Le tableau fut examiné avec attention et jugé au poids de son mérite, qui étoit tout des plus légers. Toutefois, les juges, par considération et par bienséance , renfermèrent chacun leur sentiment en eux-mêmes. Ce silence s'expliqua assez, et M. Ratabon n'étoit pas si peu fait aux affaires qn'il ne le comprît parfaitement. Il ne crut pas pourtant devoir s'y arrêter, ni reculer après avoir fait ce premier pas, persuadé qu'en remplissant certains dehors l'Académie donneroit les mains à la réussite de son projet. Ainsi, ayant pris séance, et tout ce que nous étions là d'officiers après lui, il dit: « Qu'il avoit » fait apporter en l'assemblée le tableau qui venoit » d'être examiné, encore qu'il n'ignoroit pas qu'il » s'en falloit quelque chose que cet ouvrage n'eût » pas tout le mérite requis pour obtenir l'agrément » de la compagnie; que, si le mérite personnel » de son auteur pouvoit suppléer à ce manque» ment, il le lui pouvoit garantir, par sa connois» sance particulière, homme de très honnêtes » mœurs; qu'il avoit de plus à représenter que ce » sujet lui étoit recommandé par des personnes » de la plus haute qualité du royaume, qui l'a» voient instamment prié d'engager l'Académie » d'accorder à cet aspirant, à leur considération, la » faveur dont il avoit besoin ; et qu'en son parti» culier il se tiendroit très redevable de ce qu'elle » voudroit bien marquer d'égards pour la prière » qu'il lui faisoit en cet instant. » Ce discours fit d'autant plus de peine à la compagnie qu'il n'étoit pas moins poli que pressant, et qu'il la mettoit dans la fâcheuse extrémité ou de déplaire à son chef ou de se manquer capitalement et se dégrader sans retour. Elle ne balança pas un instant sur le parti qu'elle avoit à prendre ; celui du devoir l'emporta d'un sentiment unanime et intérieur, car le silence subsistoit toujours. Cependant , les fèves pour ballotter furent distribuées, scrutinées et recueillies. Il ne s'en trouva de blanches que celles qu'avoient mises en la boîte M. Ratabon et ses assistants. L'événement avoit certainement de quoi le piquer; néanmoins, il se posséda assez pour faire bonne contenance, et il se contenta de dire froidement aux siens : « qu'ils voyoient » que la faveur de ce qu'il y avoit de plus grand » dans le royaume ne suffisoit point pour procurer » l'entrée en l'Académie, et qu'il étoitfort aise qu'ils » en eussent été les témoins. » L'issue qu'eut cette première tentative le rebuta pour toujours d'en faire de semblables. Elle n'eût pas tardé d'en essuyer bien d'autres sans cette mâle vigueur avec laquelle l'Académie osa s'opposer à celle-ci. Le premier coup d'oeil de ce danger avoit suffi à chacun des membres en particulier pour préférer le devoir à tout, tant ce corps étoit alors composé dignement.

Sa réputation augmenta si fort de jour en jour, et ses exercices étoient suivis avec tant d'empressement qu'il ne lui fut pas possible de s'accommoder plus long-temps de l'étroite et incommode demeure des galeries du Louvre. Il se trouva directement vis-à-vis un grand atelier, dépendant du roi, et lequel avoit été occupé pendant quelque temps par une fabrique de tapisseries de haute lisse. Cette manufacture étoit tombée par le décès de Pierre du Bourg, qui en avoit été l'entrepreneur, et l'atelier étoit vacant. L'Académie fit ses diligences pour en être pourvue en échange de son logement actuel, et obtint sa demande. M. Ratabon l'aida dans cette poursuite avec toutes les apparences de cette bonne volonté qu'il lui avoit fait paroître précédemment, et y mit toutes les façons qui lui en pouvoient faire attribuer le succès. Il se réserva, comme à son ordinaire, la rédaction du brevet, et c'est là qu'il lui fit sentir le souvenir qu'il conservoit de l'aventure de l'aspirant. La tournure qu'il donna à ce brevet fit perdre à l'Académie les deux mille livres que l'autre lui avoit assurées à tout événement, et pour em

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