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sans frais. Cette uniformité parut si nécessaire à l'assemblée qu'elle imposa la peine de déchéance de la qualité d'académicien à ceux qui refuseroient d'y acquiescer ou qui manqueroient de se mettre en règle sur ce point. •

Aussitôt l'on vit tous les anciens membres de l'Académie, tant officiers que simples académiciens , se présenter avec une espèce d'émulation pour satisfaire à cet arrêté. En très peu de temps, la conversion prescrite se trouva consommée sur toutes les lettres qui étoient dans ce cas, hormis sur celles du seul M. Bosse, celui-là même dont il a déjà été fait mention dans ces mémoires. Il sera bon de se rappeler ici ce qu'on y a vu, à l'oocasion de l'expédition de ces lettres, employer de sa part de subtilité et d'affectation.

Cet homme, naturellement inquiet et soupçonneux , s'étoit mis en tête qu'en exposant ses lettres au renouvellement ordonné, il couroit risque d'y voir retrancher quelques-unes de ces expressions chéries qu'il avoit avec tant de manége su y faire ajouter dans le temps. Les projets, qu'il n'avoit cessé de bâtir sur ces expressions, l'attachoient aux lettres où elles étoient employées comme à des titres d'où auroient dépendu son honneur et sa fortune. Ainsi il prit le parti de ne s'en point dessaisir, quelque chose qui lui en pût arriver. Un autre foible qu'il avoit, cetoit d'aimer à se singulariser et à faire parade de son habileté, à se démêler des embarras qu'il sembloit quelquefois se susciter pour cela tout exprès; on le connoissoit sur ce pied-là dans l'Académie, et l'on y regarda d'abord cette affectation de se soustraire à la règle générale comme l'une de ses boutades ordinaires, et lesquelles avec lui sembloient devoir être moins tirées à conséquence qu'avec d'autres. L'on y étoit si las d'ailleurs de contester et de réprimer, que l'on éloignoit avec un soin extrême tout ce qui pouvoit y conduire ou en approcher. Ce fut à cette disposition où se trouvèrent les esprits que M. Bosse dut principalement la longue impunité de ses déportements extraordinaires et séditieux. Trois années presque entières s'écoulèrent en cet état, pendant lesquelles l'Académie essaya de le ramener par des exhortations amiables. Rien ne fut capable de le démouvoir de ce ridicule entêtement.

Peut-être qu'elle se fût abstenue bien plus longtemps encore d'agir, comme elle fit au bout de ce temps, pour faire cesser cette choquante irrégularité , sans l'abus qu'il entreprit d'en faire et qui devint à la fin absolument intolérable. Non content de se vanter hautement, et à tous propos, de sa désobéissance, et de parler avec un mépris scandaleux du pouvoir qu'avoit l'Académie de le réduire , il se mit à vouloir réaliser les bizarres et folles prétentions qu'il méditoit de longue main. Fondées sur cette expression extorquée, qui se trouvoitdans ses lettres, qu'il avoit professé la perspective et ses dépendances, elles ne le portoient à rien moins, ces prétentions, qu'à s'arroger une supériorité d'enseignement sur toutes les parties de l'art sans exception. La chaleur avec laquelle il produisit et voulut faire passer cette chimère, força l'Académie de le repousser avec fermeté. Cette résistance, toute raisonnable qu'elle étoit, le mit dans une espèce de fureur. Il s'en prit à toute la compagnie en général, et à chacun de ses membres en particulier, et alloit partout, les invectivant par des propos les plus aigres et les plus outrés; il inonda le public de libelles imprimés et très injurieux contre les principaux de l'Académie et singulièrement offensants à M. Ratabon. Celui-ci, indigné et outré d'une telle conduite, résolut de réduire sans plus différer, ou de châtier, ce réfractaire opiniâtre et violent. Il ne remit pas plus loin l'exécution de ce dessein qu'à l'assemblée la plus prochaine, et qui se tint peu de jours après.

Les excès où se livroit l'impétueux Bosse ne l'empêchoientpas d'assister à toutes nos assemblées aussi régulièrement comme s'il n'eût eu rien à se reprocher ni à appréhender. Ayant donc pris sa place dans celle dont il s'agit ici, M. Ratabon l'interpella et le somma de satisfaire dans le jour au résultat académique touchant le renouvellement des lettres de provisions et sous les peines portées par le même résultat. Bosse, avec un air d'audace et de mépris, répondit que personne ne l'obligeroit à rapporter les lettres qu'il avoit acquises à juste titre et dont il étoit en possession incontestable. La hauteur de ce refus enflamma M. le surintendant d'une colère soudaine, dans laquelle il lui échappa un trait extrêmement inconsidéré, et qui frappa l'Académie d'une manière bien plus sensible que tout ce que les écarts du sieur Bosse pouvoient avoir pour elle d'insoutenable et de piquant. « J'enverrois plutôt, » lui dit-il plein d'émotion, « toute l'Académie au Pré-aux-Clercs, que » de souffrir qu'elle vous dispensât plus long» temps de cette soumission. »

Tous les cœurs furent saisis au même instant de cette étrange saillie, et tous les visages se couvrirent d'une morne perplexité. M. Batabon avoit l'esprit trop pénétrant pour être le dernier à s'apercevoir de l'inconvénient où il venoit de tomber et l'avoit trop adroit pour ne point chercher à y parer à l'heure même. Il connoissoit l'extrême délicatesse de l'Académie sur le point de cette noble liberté qu'elle regardoit comme son essence et sa gloire , et savoit que le ton de domination dont il venoit d'user, s'il n'en amortissoit la première impression, alloit causer un soulèvement général. Il se replia donc avec tant de souplesse, éleva si haut l'autorité et la dignité académiques, et répara sa faute avec tant d'habileté et de grâce, qu'imperceptiblement l'assemblée rentra dans son assiette ordinaire. Elle se termina tout uniment par l'expédition de quelques affaires courantes. L'on évita de revenir à celle du sieur Bosse, dans l'appréhension qu'il ne cherchât à remettre les esprits en effervescence pour se sauver à travers de quelque nouvel incident.

Celui que le hasard venoit de faire naître avoit pour lui cet avantage qu'il lui donna le temps de se retourner, et, s'il eût voulu en profiter, de sortir d'affaire avec honneur. Car telle étoit l'invincible bonté de l'Académie qu'elle voulut bien condescendre, pour conserver la paix, à renouveler les lettres en question sans y faire aucun changement, et s'y engager formellement. Deux illustres académiciens, amis intimes du sieur Bosse de tous temps, voulurent bien lui en donner les assurances les plus précises de la part de la compagnie. Sous cette parole expresse ils n'exigèrent de lui que le rapport volontaire de ses lettres conformément au résultat. Un refus farouche et dur fut tout ce que leur valut cette démarche d'amitié. Ils ne se rebutèrent pas encore, s'imaginant que ce refus pouvoit provenir d'un reste de défiance tou

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