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D'abord qu'on a parlé de Bosse,

On a dit : <t Au diable la rosse! »

Mercure s'est mis à crier

Que c'étoitun fou à lier;

Les Muses, qu'il en falloit faire

Sur le champ justice exemplaire,

Qu'il y va de leur intérest

De refrener par un arrest

Cette multitude importune

It'escrivains marqués à la lune;

Tout y concouroit à l'envi.

Arrest s'en est donc ensuivi,

Qui commence en cette manière:

« Veu par nous, dieu de la lumière,

» Juge sur ce fait député,

» Le procès fait et intenté

» A rencontre d'Abraham Bosse,

» Marchand de playe et malebosse,

» Bourgeois des petites-maisons,

» Et ce pour beaucoup de raisons,

» Productions diffamatoires

» Du complaignant, déclinatoires

» Du deffenseur, et cetera,

» Comme plus au long se verra;

» Dit a esté que ledit Bosse

» Pour son impudence féroce,

» Est bien et deuement déclaré

» Contumax et fait averé,

» Relaps hérétique en peinture

» Et convaincu de forfaiture,

» D'avoir été mal à propos

» Troubler les cendres et les os

» D'un illustre, de qui la gloire

» Doit vivre au temple de mémoire

» Pour réparation de quoy,

» Ce requérant les gens du Roy,

> La Cour d'Hélicon le condamne

D esire monté dessus un asne ,
Portant ses escrits en collier,
Pliez en cornets d'épicier,
Couronné devant et derrière
De chardons ou lauriers d'Anière,
Avec un bonnet jaune et vert,
Le front et le cul découvert,
Vis-à-vis de la sépulture
De l'auteur de l'i4rt de Peinture;
La, se jetler a deux genoux,
Dire et déclarer devant tous
Que, par sa folle outrecuidance ,
Malice, ignorance, impudence,
Comme un vilain outrecuidé,
Il a son poème frondé,
Dont humblement il lui demande
Pardon, pour en payer l'amende;
Consent môme d'être flélry
Par l'ollicier du pilory;
Cela fait, reconduit en pompe,
Avec fanfare et son de trompe,
Devant l'huis de son traducteur,
Rétracter, comme un détracteur,
Les quolibets et les injures
Qu'il lui dit dans ses écritures ,
Et boire en toute humilité
Bouteille d'encre à sa santé;
Tous ses écrits de perspective ,
Matière torcheculative,
Biffés, rayés et lacérés
Incessamment, et puis livrés
Aux servantes d'hôtellerie,
Pour, à sa plus grande infamie,
Servir à qu'il appartiendra
Dans les lieux où besoin sera;
Ledit Bosse interdit de lire,
De parler, penser, ni d'écrire

)> Pour le moins de vingt ou trente ans;

» Condamné a tous les dépens. » Voilà, mon cher, l'arrêt notable,

Que ce parlement redoutable

En robe rouge a prononcé,

Avec ce qu'on vous a chassé

Comme un fou de l'Académie.

Voudriez-vous plus d'infamie?

Un homme un peu moins fou que vous,

Ou d'honneur un peu plus jaloux,

Après cela se feroil sage

Et n'écriroit pas davantage;

C'est-à-dire, s'il m'en croyoit,

Qu'il seroit et sourd et muet.

Mais vous, que je connois colère,

Opiniâtre et réfractaire,

Quinteux, felon, mutin. hargneux,

Autant qu'un vieux mulet rongneux,

Je sçay que.vous ferez de l'âne,

Maistre Abraham; mais, Dieu me damne

Je sçauray bien vous faire aller,

Et je vous sçauray bien sangler,

Si près du cul, mon cher compère.

Qu'il ne faudra point de croupière.

Je connois tous ces grands braillards,

Ces médisans et babillards;

Qui les veut flatter les courrouce,

Qui les veut retenir les pousse;

Au lieu de les prêcher en vain ,

11 les faut panser de la main.

Quand la démangeaison d'écrire,

Ou de dégainer la satire,

Vient une fois les chatouiller,

C'est temps perdu que de parler;

Mais dès le moment qu'on raisonne

Un peu contre eux à la Simonne

(Vous entendez bien ce narquois),

Qu'un ou deux argumens de bois
On fait tomber sur leurs épaules ,
Lors ils ployent comme des gaules;
Rien n'est de si respectueux,
Ni de plus taciturne qu'eux ,
Tant est puissant le caractère
D'un bâton contre un réfractaire,
Tant l'imposition des mains
Fait quelquefois de bien a maints.
Vous donc, chanteur que .je nazarde ,
Vous qui, comme un pot a moutarde ,
Lin autre auroit dit comme deux,
Estes bavard ou plus baveux,
Grand gueulard, moulin à parole,
Front largeà compter croquignole,
Mâchoire à imprimer soufflet,
Nez entonnoir a camouflet,
Visage à servir aux fantasques
De patrons a faire des masques ,
Enfin vieux singe, vieux magot,
Vieux hérétique ou vieux cagol,
Recevez l'avis qu'on vous donne,
Si vous aimez votre personne.
En deux mots, comme en un millier,
Corrigez votre bagouillier;
Defaites-vous de la folie
D'être aulheur; la raelanchoKe
Vous fera mieux fou à lier
Que non pas livre a relier.
Fixez votre imaginative,
Sans tant courir de perspective;
Soyez modeste et plu* discret;
Du moins que ce soit en secret,
Si vous pensez mal du mérite,
Quand il se rencontre en autruy,
Et c'est le grand mal d'aujourd'huy.
Appliquez-vous à la boutique,

Pour qui Dieu vous fit mécanique;

Bornez-vous dessus vo1re airain,

Votre pointe et votre burin,

Et que le grand Dieu vous délivre

D'une métamorphose en livre:

Vous ne pourriez de rien servir

Qu'a pleyer du noir à noircir.

Bref faites-vous, s'il est possible;

Autrement, écoutez l'horrible

Serment què je fais inter nos:

Je jure le dieu des fagots,

Dieu fatal à la médisance,

A la malice, à l'impudence

Des extravagans et des fous

Aussi ridicules que vous,

Que, si je vous entends médire

Jamais plus, non pas même rire,

Ou marmotter entre vos dents

Contre les vertueux du temps,

Je dauberay tant sur la bosse

Du vieux maroufle Abraham Bosse,

Que le maroulle se taira ,

Ou bien la bosse crèvera!

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