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tirer tous les fruits qu'elle avoit lieu d'en attendre, et qui la lui rendoient si singulièrement recommandable et précieuse.

C'étoit à l'école académique à cultiver surtout etàfaire éclore ces fruits. Quoique, grâce à la sage et tendre vigilance de ses chefs, elle se fût assez peu ressentie des longues tracasseries de Bosse, il est certain, toutefois, qu'elle parut acquérir tout une autre valeur depuis que ces mêmes chefs en purent suivre et diriger les exercices sans trouble et sans distraction. Les progrès étonnants de ces exercices frappèrent jusqu'aux citoyens les plus indifférents sur l'état des beaux-arts, et accrurent d'autant la considération où étoit le corps académique et à la ville et à la Cour. Par tout le bien qu'on lui voyoit produire, et par tout ce que l'on voyoit éclater dans sa conduite de concorde, de candeur, de sagesse et de probité, cette considération prit tellement le dessus dans tous les esprits, que la maîtrise s'y rendit enfin comme les autres. Ses suppôts ne regardèrent plus l'Académie qu'avec vénération et avec respect. Dans la plupart des différends et des procès qui survenoient entre eux, ils recouroient à elle pour être secourus et réglés; ils lui adressoient leurs remontrances; ils lui exposoient leurs griefs. Ceux d'entre eux qui étoient assez gens de bien pour n'invoquer que les plus pures règles de l'équité, se soumettoient à son arbitrage et à ses décisions, et ne manquoient jamais d'acquiescer à ses jugements. Ce changement, si honorable à tous égards pour l'Académie et même pour la maîtrise, ne s'étendit pas cependant jusqu'à ces anciens chicaneurs qui dominoienttoujours lajurande. Les causes quil'avoient produit étoient impuissantes pour eux : ils persistèrent dans leur dépravation, mais ne la tournèrent plus que contre leur propre société. L'Académie, pleinement dégagée d'avec eux, ne prit plus aucune part à leurs déportements.

Pendant que tout ceci se passoit de la sorte, M. le chancelier avoit fait accommoder et très richement orner un appartement dans son hôtel, rue de Grenelle. C'étoit M. Le Brun qui avoit conduit l'ouvrage et en avoit ordonné les embellissements. Toujours plein d'attention comme il l'étoit et pour sa compagnie et pour son illustre protecteur, il avoit ménagé exprès six places d'une grandeur raisonnable pour la mettre à portée de lui faire sa cour. Il lui fit part de cette idée dans une assemblée particulière. Chacun y applaudit, et tout de suite on délibéra sur les moyens de la mettre à exécution. Et,parce que M. Le Brun ne pouvoit suivre cette affaire par lui-même, attendu les occupations très instantes qu'il avoit pour le service du roi, la compagnie crut qu'elle en pouvoit confier le soin à M. Errard. Elle le pria donc d'aller voir les places en question à l'hôtel de M. le chancelier, et de résoudre ce qu'il y auroit à faire pour les remplir de la manière la plus convenable. M. Errard accepta la commission avec joie. Il ne haïssoit pas de se produire, et étoit charmé de trouver l'occasion d'approcher ce grand homme et de s'en faire conuoître plus particulièrement. Le choix où il s'arrêta fut une suite de figures symboliques, exécutées sur fond d'or et enrichies d'ornements dans le goût des grotesques de Raphaël et relatifs aux sujets. Par ses soins et sa diligence, les six tableaux furent achevés assez promptement. Il les fit voir à la compagnie assemblée, qui en fut très satisfaite. Pour en payer les faux frais, elle ordonna une petite contribution générale ; elle députa ensuite M. Errard et quelques autres des plus notables académiciens pour les aller présenter à M. le chancelier, qui les reçut avec de grands témoignages de contentement et de bonté.

Depuis que M. Ratabon s'étoit attiré en pleine assemblée le désagrément de ne pouvoir réduire un homme qui lui étoit aussi inférieur que le fut le sieur Bosse , il avoit beaucoup diminué de cet empressement et de cette assiduité qu'on lui avoit vus d'abord à venir présider la compagnie. Il ne s'étoit plus trouvé dans les assemblées qu'assez rarement. Mais, pour ne rien perdre de l'autorité qu'il croyoit avoir droit d'y prétendre, même en son absence, il avoit de temps en temps chargé M. Errard d'y proposer ou d'y régler quelques petites affaires en son nom et comme de sa part. Il en avoit usé ainsi pour accoutumer l'Académie peu à peu à cette espèce de vicariat; M. Errard, son favori et sa créature, l'avoit secondé dans ce projet par caractère et par goût bien plus encore que par déférence. S'étant donc insensiblement impatronisé dans l'administration des affaires, il s'étoit mis à primer, trancher, régler et agir en toute occasion en vrai chef indépendant et maître de l'Académie, en en faisant et en s'en attribuant les honneurs, et en la réduisant entièrement à sa discrétion. Le gros de la compagnie n'avoit commencé à s'apercevoir de cette entreprise que lorsqu'il n'avoit plus été temps de la rompre à moins d'en venir à un grand éclat. Outre que c'étoit la chose du monde où elle répugnoit le plus, elle n'ignormt pas le peu d'assurance qu'il y avoitpour elle de pouvoir prendre ce parti avec quelque succès.

M. Le Brun, plus clairvoyant, avoit démêlé d'assez bonne heure le but secret de toute cette manœuvre de M. Errard; mais, comme celui-ci avoit eul'adresse d'attendre, pour la faire jouer en plein, le quartier d'exercice de son rectorat, afin de pouvoir, en cas d'opposition, se retrancher dans l'autorité dont il étoit alors revêtu de droit, il eût été contre la bienséance et partant très imprudent de l'attaquer pendant ce temps. Le complot de conserver cette même autorité après l'expiration de ce terme, sous l'ombre de celle de M. le surintendant, seroit devenu de plus difficile exécution vis-à-vis un homme du courage, du zèle et de la capacité de M. Le Brun; l'on y ajouta donc celui de le mettre hors de combat en l'éloignant de l'Académie. Pour cet effet, on s'appliqua à lui manquer toutes les fois qu'on le pouvoit sans blesser les autres, et à lui donner tous les petits mécontentements capables de piquer un homme qui se sentoit et étoit aussi bien fondé qu'il l'étoit à se sentir. La ruse produisit son effet : M. Le Brun, indigné de cet odieux et bas manége, s'en mit à couvert par la retraite. C'étoit tout ce que l'on vouloit. Il y parut assez par la conduite que l'on tint à cette occasion. L'honneur et la reconnoissance dus à un homme si considérable, qui avoittant mérité de l'Académie, demandoient du moins que l'on fît quelque démarche de politesse pour l'y rappeler. L'on n'en fit rien. Les autres, sans s'en émouvoir, et sans faire semblant de rien, ne songèrent plus qu'à fortifier le plan de ce nouveau gouvernement.

Malheureusement pour l'Académie, les choses allèrent bien plus loin encore peu de temps après,

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