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La bienséance ne permettait point que l'on différât d'informer M. Colbert du vœu de l'Académie, confirmé du suffrage de M. le chancelier, et de le prier de vouloir bien y donner son concours. M. Le Brun avoit eu l'attention de le prévenir de nouveau sur cette démarche où se réparoient les députés et de prendre l'heure où il lui seroit loisible de les recevoir. Il les mena donc tout de suite à l'appartement de M. Colbert. L'accueil qu'ils en reçurent les combla de contentement et de joie. Il les pria, avec cet air de franchise qui lui étoit comme propre, d'assurer la compagnie de son amitié et du plaisir qu'il se feroit de l'obliger et de la servir dans toutes les occasions qui dépendroient de lui. Enfin il leur dit cette mémorable parole qu'on lui a vu remplir si magnifiquement, que, s'il acceptoit la qualité de vice-protecteur du corps académique, ce n'étoit point pour la regarder comme un vain titre de supériorité, mais comme un engagement formel de se rendre utile à tout ce corps en général et à chacun de ses membres en particulier. Les députés, ayant accompli leur mission avec tant de succès, ne songèrent plus qu'à reprendre la route de Paris.

Avant de quitter cependant le séjour de Fontainebleau, ils ne manquèrent pas d'aller rendre compte à M. Ratabon de la manière dont ils avoient été reçus de M. Colbert et les conditions flatteuses sous lesquelles il avoit bien voulu accepter le vice-protectorat. Ils trouvèrent M. Ratabon dans une assiette d'esprit infiniment plus tranquille qu'ils l'avoient laissé et peu différente de celle où ils étoient accoutumés de le voir dans les temps ordinaires. Même il affectoit de leur parler fort amiablement et leur dit en substance « qu'il ne pouvoit qu'applaudir au choix qu'ils » avoient fait; qu'ils avoient très bien fait de » tourner leurs vues de ce côté-là, qui véritable» ment leur pouvoit devenir utile, et qu'il étoit » aussi fort aise que la chose eûtsuccédé selon » leurs souhaits ; mais qu'ils devoient convenir » qu'un pas de cette conséquence n'auroit pas dû » être fait sans sa participation; qu'il vouloitbien » n'y plus penser, et qu'ils pouvoient assurer l'A» cadémie de la continuation de sa bienveillance » et de son affection. » Sans entrer dans aucune explication ni justification, les députés se contentèrent de répondre à ce compliment en termes généraux et se tinrent fort satisfaits de se tirer de cette visite aussi paisiblement.

Les deux grands arcs-boutants de toute cette entreprise avoient espéré de la consommer pendant ce même voyage dans la totalité de son objet, en obtenant l'admission des articles du nouveau glement qu'ils avoient minuté entre eux, et que le secrétaire avoit apporté avec lui pour cet effet tout exprès. Le contretemps survenu rompit toutes leurs mesures sur ce point et leur fit prendre le parti d'en remettre la négociation à un temps plus convenable.

De retour à Paris, les députés firent le rapport à la compagnie assemblée du succès de leur voyage. Elle approuva et ratifia avec une joie infinie tout ce qui y avoit été réglé, qu'elle regarda avec raison comme l'un des plus favorables événements qui lui fussent arrivés depuis sa formation. Ses officiers se chargèrent envers elle du soin d'avertir du temps que Messieurs les protecteurs auroient transféré leur résidence à Paris, et qu'ils voudroient bien permettre à l'Académie en corps de leur aller rendre ses devoirs respectueux. Ceux d'entre les académiciens qui ne s'arrêtoient qu'à la superficie des objets furent surpris, après la figure considérable qu'ils apprirent que M. Le Brun avoit faite dans tout ceci, après toutes les marques qu'il nous venoit de donner de son zèle sincère pour le bien commun, et vu la faveur singulière où il étoit auprès de ces mêmes protecteurs, de ne pas le voir reprendre sa place dans nos assemblées. Ce fut faute par eux d'apercevoir assez nettement que les causes qui avoient déterminé sa retraite subsistoient toujours, et qu'il ne tenoit qu'à eux àles faire cesser, comme ils

firent, lorsque enfin on leur fit en cela ouvrir les yeux. M. Le Brun continua donc de vivre avec l'Académie de ce même air de détachement qu'il avoit été obligé de prendre avec elle par une inévitable nécessité. La conduite qu'il venoit de tenir à son égard montroit assez la place qu'elle occupoit dans son cœur.

M. Ratabon ne tarda pas à faire sentir à la compagnie que, s'il ne désiroit pas de passer chez elle pour un homme qui fût à craindre, il vouloit bien qu'elle sût qu'il pouvoit être bon quelquefois à être ménagé. La batterie qu'il dressa pour cet effet lui servit en même temps à arranger un autre point qu'il avoit fort à cœur, et à se jouer de la simplicité de ceux qui, pour lors, figuroient à notre tête, et à en triompher d'une façon qui ne pouvoit être plus humiliante pour tout le corps. Ce trait n'est peut-être pas celui qui caractérise le moins bien cet homme rusé.

Le voici:

Peu de temps après l'aventure de Fontainebleau, il fit convoquer, et très précipitamment, une assemblée générale de l'Académie. Il la vint tenir lui-même, chose où il paroissoit avoir renoncé. Ce fut pour annoncer à la compagnie que le roi désiroit se servir des lieux qu'elle occupoit en vertu du brevet de Sa Majesté du 26 mars 1657, pour y établir l'imprimerie royale, et qu'il les falloit vider incessamment, afin qu'on pût les approprier pour cette nouvelle destination avant la saison fâcheuse. La compagnie ayant commencé par témoigner sa parfaite soumission aux volontés du roi, M. Ratabon, d'un ton plus affectueux, reprit la parole et dit qu'elle ne pouvoit douter de son zèle et de son attention, toutes les fois qu'il s'agiroit de ses intérêts, et qu'ainsi elle pouvoit bien penser qu'en cette occasion son premier soin avoit été d'aviser à son remplacement. Sur quoi il lui proposa cette alternative ou de prendre une maison particulière disposée à peu près à son point et dans quelque endroit commode pour ses exercices, faisant entendre, mais en termes un peu ambigus, qu'au besoin il pourroit être homme à en payer les loyers, ou bien de s'établir dans cette galerie du Palais-Royal qui étoit originairement destinée à loger la bibliothèque de M. le cardinal de Richelieu. L'Académie, après s'être répandue en de grandes démonstrations de reconnoissance, pria M. le surintendant de vouloir bien continuer à l'Académie l'honneur d'être logée chez Sa Majesté, à quoi il obtempéra avec les marques de la meilleure volonté du monde. Et à l'instant même, il conduisit la compagnie en la galerie en question, et convint avec elle des dispositions et des accommodements les plus nécessaires pour pouvoir s'y transporter sans délai et y

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