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Ce fut vers ce même temps que M. Colbert, ayant rendu compte au roi de l'état où se trouvoit l'Académie, de l'utilité de cet établissement, de la nécessité de le soutenir et même d'en accroître les progrès par des encouragements convenables et dignes de la grandeur de Sa Majesté, elle voulut bien entrer dans ces vues, et assigner pour l'entretien de cette Académie un fonds annuel de quatre mille livres. L'état de cette dépense, que M. Colbert avoit apporté dressé, fut approuvé et signé par le roi à l'instant même (le 6 avril 1663), et avec un éloge de notre heureux établissement, qui relevoit infiniment le prix de cette munificence du souverain.

Ces quatre mille livres étoient réparties par l'état du roi comme il suit: « Douze cents livres aux » quatre recteurs qui», pour user des propres termes de cet état, « serviront par quartier, et qui » seront obligés de se trouver tous les samedis de » chaque semaine, pendant leur quartier de ser» vice, à l'Académie, pour, conjointement avec » le professeur en mois, vaquer à la correction » des étudiants, juger de ceux qui auront mieux » fait et qui auront mérité quelques récompenses, » et pourvoir à toutes les affaires de l'Académie, » à raison de trois cents livres chacun. Douze » cents livres à douze professeurs, qui serviront » par mois et qui seront obligés de se trouver à « l'Académie tous les jours pendant leur mois de » service, pour poser le modèle en attitude, le » dessiner, corriger les étudiants et veiller à tou» tes les affaires de l'Académie, à raison de cent » livres chacun. Six cents livres aux maîtres de » géométrie, de perspective etd'anatomie, qui se» ront obligés de se rendre à l'Académie trois jours » de la semaine, pour enseigner lesdits étudiants, » à raison de deux cents livres chacun. Cinq cents » livres pour le paiement du modèle et celui de » l'huile et du charbon qui se consomment à l'A» cadémie pendant l'année. Quatre cents livres » pour les prix qui seront proposés aux étudiants; » et enfin cent livres pour subvenir aux menus » frais et entretien des lieux où se tient l'Aca» demie. »

L'on a cru devoir donner ici le libellé littéral de cet état de dépense, parce que cette pièce tint lieu de règlement pour une partie de l'administration de l'Académie, pendant toute l'année 1663, et jusqu'à la promulgation des derniers statuts.

La nouvelle de l'obtention de ce magnifique point des demandes de M. Le Brun lui fut annoncée parM. Colbert lui-même. Ce fut après la tenue d'une espèce de conseil particulier, ou bureau, que le roi avoit établi pour mieux régler les affaires de ses bâtiments. M. Colbert, désormais l'âme de ces économies royales, présidoit à ce bureau, où assistaient ordinairement M. Ratabon, comme surintendant des bâtiments, deux contrôleurs des mêmes bâtiments, M. Mansard, architecte du roi, et M. Le Brun, en sa qualité de premier peintre de Sa Majesté. Al'issue d'une des séances de ce bureau , ce dernier eut quelque compte à rendre à M. Colbert ; ce ministre le tira à l'écart, et après l'avoir ouï sur ce dont il s'agissoit d'abord, lui dit que, par le plaisir qu'il ne pouvoit douter qu'il n'en reçût, il s'en faisoit un très véritable de lui apprendre que le roi avoit accordé à l'Académie quatre mille livres de pension, et en avoit signé l'état. Il lui permit defaire part àsa compagnie de cet événement si avantageux pour elle, et en même temps si flatteur. Comme il arrêta M. Le Brun dans les démonstrations de reconnoissance où il étoit difficile qu'il ne se répandît ; qu'il parut désirer qu'elles n'éclatassent point au dehors, et qu'il continua de lui parler en particulier et à basse voix, celuici ne put douter que son intention ne fût qu'il n'entrât dans aucune explication sur ce point avec M. Ratabon ; il se retira donc sans lui en avoir dit un seul mot, et crut ne pouvoir pas faire autrement.

Assemblée générale de l'Académie convoquée dès le lendemain, et par extraordinaire. M. Ratabon s'y rendit d'un air radieux et un peu triomphant , parce qu'il apportoit à la compagnie une expédition de l'arrêt du conseil intervenu contre Bosse, et laquelle il venoit de retirer du sceau. Après lui avoir laissé recueillir les compliments sur ce petit avantage, qu'il avoit assez volontiers la faiblesse de quêter avec peut-être un peu trop d'âpreté, M. Le Brun prit la parole et dit: « Qu'il » étoit chargé par M. Colbert d'annoncer à mes» sieurs les académiciens assemblés la nouvelle » marque de faveur que le roi, dans sa munifi» cence, venoit de donner à son Académie, en lui » accordant une pension annuelle de quatre mille » livres ; que, n'étantpas instruit assez exactement » de la destination détaillée de cette somme, il » prioit la compagnie qu'il lui fût permis de réfé» rer à cet égard à l'état du roi disertement circon» stancié, qui lui en seroit délivré incessamment; » qu'il savoit seulement en gros quels étoient les » objets principaux sur lesquels étoit réparti ce » fonds. » Il indiqua ces objets succinctement, et il finit ce discours par quelques phrases encore de congratulation et d'exhortation convenables au sujet.

La surprise et le saisissement que causa une nouvelle aussi heureuse que peu attendue à tous ceux qui composoient cette assemblée furent inexprimables. Mais, ce qu'elle eut d'inopiné, cette nouvelle, frappa M. Ratabon d'un sentiment bien opposé à celui où se livra aussitôt cette multitude transportéede joie.Voir, en effet, ce dessein si marqué dans M. Colbert de l'exclure d'une telle confidence et en une telle occasion, lui directeur et chef de la compagnie, et, du moins par son titre et ses prétentions, modérateur suprême des arts , quelle source d'inductions sinistres, de mortifications et de déplaisirs! Il eut pourtant assez de pouvoir sur soi, et assez de vanité, pour n'en rien faire paroître au dehors. La vive et soudaine émotion du reste de l'assemblée avoit empêché qu'elle s'aperçût du premier choc de sa perplexité. Une erreur qui s'empara au même moment de l'esprit de plusieurs confrères servit beaucoup à l'en faire revenir. Ils se mirent en tête qu'il n'y eût que son crédit et ses soins auxquels ils pussent être redevables d'un si insigne bienfait.L'encens qu'ils lui en prodiguèrent le remit; il l'avala de la meilleure grâce du monde, etson amour-propre, ainsi amusé et séduit, sembla le dérober à lui-même et à toute l'amertume réelle de sa situation.M. Le Brun, accoutumé à ne faire le bien que pour le bien même, jouissoit cependant de cette petitesse de son ancien adversaire, mais sans sortir un instant de cette noble modération qui lui étoit comme naturelle, ni se parer en rien de ces brillants succès du jour. La méprise où l'on venoit de tomber sur ce point ne partoit même que du secret impénétrable avec lequel il avoit servi la compagnie auprès de M.

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