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passe de le devenir. Ceux qui fréquentaient les cercles où on tenta de l'introduire sont, depuis, arrivés à de hautes positions dans les finances, les ambassades, les grandes fonctions publiques, les arts mêmes. La fréquentation de certains salons de femmes distinguées, dans les premières années du règne du roi Louis-Philippe, était un moyen presque sûr d'arriver à une sorte de notoriété. Distingué de sa personne, doué de qualités aimables, le jeune Heller était sûr d'arriver, s'il eût fait comme les autres. – Il préféra creuser son sillon tout seul, sans appui. Il le creusa, mais lentement et au prix de bien des tristesses. Il aimait l'art pour l'art et non pour les succès qu'il procure. Il était inhabile à réciter les phrases mensongères qui sont de mise dans le monde. Il aimait en tout la simplicité et la droiture. Il n'admettait pas qu'on pût sacrifier ses convictions aux nécessités de situation. Il usa donc peu des gens influents, ne fit que traverser le monde en observateur, et, dédaignant les avis des gens pratiques, s'enferma chez lui pour écrire et pour penser. Les rares tentatives qu'il avait faites pour se produire n'avaient pas été, du reste, de nature à l'encourager. Au moment où il vint à Paris, le goût pour la musique de piano était bien moins développé que depuis une dizaine d'années. Heller avait joué quelquefois en petit comité son scherzo op. 24, ses études op. 16, etc... — Les qualités de cette musique délicate avaient presque toujours échappé aux auditeurs. Heller ne joua plus du tout, et c'est un prodige que ses ouvrages aient pu agir et parler pour lui. Quand un artiste ne paie pas de sa personne, il faut au moins que des amis tra= vaillent pour lui; ils sont rares les artistes qui ont bien voulu populariser quelques-unes de ses œuvres, et cependant l'æuvre de Heller fourmille de pages admirables, de morceaux à

succès pour l'artiste qui saurait ou voudrait les interpréter!

Le pianiste Charles Hallé, jadis établi à Paris, où il était extrêmement aimé et apprécié, fut un des rares artistes qui osèrent jouer en public de la musique de Heller. M. Charles Hallé perdit une partie de sa clientèle à la suite de; vénements de 1848 et se fixa à Londres, où il occupe ur ;minente position artistique. C'est un admirable pianiste et un grand musicien. Il joua non-seulement de petites pièces de Heller, mais encore le Caprice symphonique, op. 28 (1).

Quoi qu'il en fût, sans que l'auteur ait concouru à son propre succès, sa musique a fait son chemin dans le monde; elle est aujourd'hui toute publiée en Allemagne, en Angleterre et en France. Le moment semble venu de jeter un coup d'ail d'ensemble sur une œuvre considérable qui sera de plus en plus appréciée, et qui laissera une trace durable dans l'histoire de la musique.

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Heller a composé une æuvre au moins aussi considérable que celle de Chopin. Sauf le concerto, le trio, la mazurka, il a abordé les mêmes genres. L'étude, le prélude, la sonate, le scherzo, l'impromptu, la ballade, le nocturne, la valse, la tarentelle, la polonaise sont des formes qui lui sont familières.

(1) On doit mentionner aussi parmi les rares artistes qui out tenté de popu. lariser la musique de S. Heller, l'éminent professeur M. Lecouppey, qui, lo premier entre ses collegues du Conservatoire, a introduit les oeuvres du com: positeur dans l'enseignement autorisé.

En chacun de ces genres, il a été même plus fécond que Chopin.

Comme lui, il appartient à une nationalité sympathique à la France, à une race remarquable par ses aptitudes musicales. Chonii. est slave, Heller est hongrois. Hâtons-nous de dire cepeng i que sa musique, tout allemande, ne se ressent pas de cette origine. Nous avons vainement cherché, dans ses nombreuses compositions, l'empreinte originelle de la race, le coloris tout particulier des chants populaires de la Hongrie, ou tout au moins un écho de ces chants tsiganes qui sont si répandus dans ce pays et qui se distinguent par une saveur si singulière et si pénétrante. C'est tout au plus si, dans quelques pièces de l'Album dédié à la jeunesse, on en trouve un léger souvenir. L'empreinte s'accentue davantage dans une des phantasies Stücke dédiées à Madame Berthold Dameke. Nous la trouvons complète, pourtant, dans une très-belle polonaise sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir.

Comme Chopin, Heller n'a guère écrit que pour le piano. Comme lui, il a presque tout tiré de son propre fond et, sauf en ses premières œuvres de jeunesse, il n'a pas cédé à cette tentation qui portait les pianistes du temps à montrer leur virtuosité en traitant plus ou moins brillamment des motifs d'opéra.

Comme Chopin, c'est un rèveur, un poëte, un mélancolique. Comme lui, il a horreur de la banalité; sa forme est exquise, sa pensée toujours noble, et, cependant, Chopin a conquis une brillante renommée qui n'a pas encore fait cortège à Stephen Heller.

Cherchons un peu les causes de ces destinés si différentes. Tous les trouverons dans les circonstances d'abord, en second

licu dans certaines différences de caractère entre les deux talents.

Chopin venait en France au moment où les sympathies pour la Pologne étaient à leur comble. Sa destinée se reliait en quelque sorte à celle d'une nation malheureuse. Aux cæur: sensibles et aux imaginations vives, il apparaissait couronné de l'auréole des martyrs; il offrait l'attrait mystérieux qui s'attache à tous ceux qui viennent d'un pays lointain. Chopin tonibait en plein romantisme et sa vie était un roman. Un amour brisé, une patrie perdue, les amertumes de l'exil, une santé si frêle que sa vie ne semblait plus qu'un souffle, – il n'en fallait pas davantage pour émouvoir ces belles duchesses qui s'honoraient d'être ses élèves et qui se pressaient autour de son piano, alors qu'il consentait à laisser errer ses doigts sur les touches sonores. Sa mort même fut poétique et aida à sa renommée. Ce lit couvert de fleurs, ces grandes dames pleurant à son chevet, cette âme s'envolant comme un souffle aérien de ce corps auquel elle tenait à peine, c'était déjà une légende; toutes ces circonstances donnaient à la musique de Chopin une vogue et une notoriété inouïes. Tout le monde voulut avoir été élève de ce maître, qui en avait eu si peu. Chacun voulut jouer de sa musique, quoique bien peu en comprissent et en pénétrassent le sens intime.

Cette musique avait, du reste, tout ce qu'il fallait pour plaire à cette époque de romantisme : Chopin était un des grands désespérés du siècle. Ses accents avaient quelque chose de profondément tragique et, comme sa douleur était vraie, elle trouvait facilement un écho dans les cœurs. Il y a ceci à noter encore: Chopin était du grand monde. Son désespoir était plein de distinction et d'aristocratie ; sa musique était de mise dans

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les salons. Disons-le cependant: ce que le public comprit le mieux tout d'abord, ce ne furent pas ses æuvres capitales, ce furent ses petites pièces faciles et néanmoins exquises, ses mazurkas, ses valses, quelques nocturnes; le reste suivit, et les pianistes amoureux du succès s'aperçurent bientôt que les grandes œuvres de Chopin étaient de nature à faire valoir leur virtuosité. Dès lors la vogue fut immense.

Heller n'atteignait peut-être pas la grande individualité artistique de Chopin, mais sa musique méritait d'être classée à un rang très-rapproché de celle de l'illustre maître. Comment se fait-il que justice lui ait été si tardivement rendue?

Nous venons de l'expliquer en partie : Heller était venu obscur à Paris et y avait vécu obscur; il n'exécutait pas sa mu-, sique; il n'avait pas de légende; mais il y a une autre cause qui tient au caractère propre de ses compositions. A un moment où le public était avide de virtuosité, Heller avait déclaré la guerre à la virtuosité. Jamais il ne voulut sacrifier à cette fausse déesse; dans sa musique, il ne demande rien ou presque rien à l'effet extérieur, tout au sentiment. De plus, c'est un mélancolique, mais ce n'est pas un désespéré. Sa douleur est discrète, elle fuit les grands éclats.

La musique de Chopin a quelque chose de dominateur qui s'impose ; la musique de Heller, toute distinguée qu'elle soit, est plus retenue et plus modeste. C'est la musique du foyer, celle qui convient aux heures de recueillement et d'épanchement familier; le moment viendra où, sans être égalée à celle de Chopin, elle sera aussi populaire et certainement plus accessible.

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