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choses où il y a de l’intérest des particuliers, leur ont esté insupportables. Et notre Histoire nous en remarque peu qui ayent remporté tout l’auantage qu’ils s’en estoient promis. Charlemagne eut beaucoup de peine à étouffer par adresse ou par force les conspirations que les Lorrains firent contre luy, parce que, pour la iustice et pour les armes, il se seruoit plustost des Estrangers que de ceux du pays.

Charles, Duc de Bourgogne, après auoir essuyé les plaintes que ses suiets firent contre luy, parcequ’il auoit esleué le Comte de Campobacho, Napolitain, iusques à sa faueur et à son Ministère, trouua qu’il auoit donné son affection à vn traistre, et que son Estat estoit en danger par l’infidélité de celuy à qui il en auoit confié la conduite.

Charles le Simple, ayant voulu, au mépris des François, remettre les principaux soins de ses affaires à des Alemands, fut enfin dépouillé de sa Couronne, et finit sa vie en prison. Et Lothaire, son petit-fils, ne s’estant point rendu prudent par le malheur d’autruy, laissa l’Empire si foible et si fragile à son fils, qu’il fut le dernier de la race de Charlemagne qui y commanda. L’Empereur Louys mesme ne se put garantir qu’auec beaucoup de peine des conspirations faites contre sa personne par ses propres enfants et par les Princes de l’Empire, parcequ’il avoit fait venir dans sa Cour Bernard, Comte d’Espagne, et qu’il luy auoit donné le secret de ses affaires auec la charge de son Maistre de Chambre.

Enfin, pour abréger tous nos exemples en vn seul, rappelez en vostre mémoire la fin tragique du Mareschal d’Ancre et l’Arrest de la Cour de Parlement contre les

Estrangers pour les exclure du Ministère’; et prestez l’oreille aux murmures publics et particuliers de tous les gens de bien qui s’esleuent si hautement contre le Cardinal Mazarin, dont on ne peut plus supporter la façon d’agir entièrement contraire à celle de nostre nation. Ie ne touche point à sa vie et ne m’amuse point à exaggérer les reproches que quelques vns font contre la pureté ou l’impureté de ses mœurs. Ie diray seulement qu’il s’est gouuerné auec nous en sorte que s’il continuoit plus longtemps, la rage mesme ne trouueroit pas de quoy mordre; outre que la dignité qui le met à couuert contre toute sorte d’atteintes, m’empesche d’en exaggérer dauantage.

Mais s’il faut parler des choses qui ont esté visibles, ie vous prie d’examiner sans passion chaque Courtisan en particulier. Et au cas que tous ne crient et ne protestent qu’il a espuisé par ses longueurs la bourse de

tous ceux qui luy faisoient la cour, et la patience des plus 4

sages, dites que ie suis vn meschant. Ils vous aduoueront (et ie n’en excepte pas ses plus intimes amis) que la lenteur auec laquelle il faisoit du bien, rendoit ses ennemis ceux qui le receuoient, parcequ’ils le payoient au double auant que de le receuoir; et que la difficulté qu’il y auoit de le voir et de luy parler, a ruiné dans les cœurs de toute la noblesse l’affection qu’on auoit au commencement pour luy; parceque les François croyent qu’on les oblige deux fois quand on leur donne promptement et de bonne grâce ce qu’ils croyent leur estre deu, estant accoustumez à la façon de viure des Ducs de Luynes et de Richelieu, qui enuoyoient chercher‘ les honnestes gens chez eux pour

' Arrêt de la cour de parlement, du 8 juillet 1617, donné contre le défunt marquis d’Ancre et sa femme [204].

leur faire du bien, qui préuenoient les désirs et les nécessitez de ceux qui le méritoient. En vn mot, les promesses générales qu’il faisoit à tout le monde, et l’inexécution dont tout le monde se plaignoit, sont les raisons qui l’ont dépourueu d’amis et de créatures. Hé! d’où vient tout cela, sinon des mœurs de son pays, auxquelles voulant tousiours se tenir ferme, il sè conduisoit par des voyes entièrement opposées aux nostres?

Ie vous ay iustifié par les Loix et par les exemples comme les Estrangers ont esté bannis du maniement des affaires publiques. Maintenant ie m’en vais dire succinctement les raisons sur lesquelles on leur donne l’exclusion.

La première, si ie ne me trompe, a esté celle qu’Aristote et saint Augustin après luy ont rapportée, que la différence des mœurs et du langage met la discorde en‘tre les cœurs. ‘

Le Prince estranger (dit vn de nos Docteurs) voulant conformer le peuple aux mœurs et aux coustumes de son propre pays et croyant que ce qui est honneste parmi les siens, le soit et le doit estre dans l’Estat où il commande, non-seulement il ne le corrigera pas, mais il le perdra. Aussi c’estoit la plus grande louange qu’on donnoit à l’Empereur Probus, de ce qu’il connoissoit les natures de toutes les nations qui composoient son Empire. C’est pourquoy le meilleur de nos Historiens dit que quand vn Estranger gouuerneroit bien l’Estat, toutefois à cause de la différence qui sera entre son esprit et les nostres, sa manière de viure et celle des François, il donnera tousiours quelque suiet de plainte, estant impossible qu’il connoisse particulièrement la République qu’il conduit, comme les Suiets naturels, cette connoissance luy estant absolument nécessaire auant toutes choses.

La seconde raison est pour ce que iamais vn Estranger ne conduit I’Estat auec la mesme passion qui se trouue dans vn Suiet naturel. Le plus grand de ses soins est d’esleuer sa maison, d’accumuler des thrésors, et de faire sa retraite quand il n’y aura plus rien à prendre dans vn Royaume. Les Conseillers, dit Thucydide, qui sont estrangers, ne trauaillent iamais aux choses qui regardent le public; ou ils ne sont passionnez que pour leurs affaires particulières, ou s’ils résoluent quelque chose pour l’Estat, c’est sans y apporter vne meure délibération. C’est pourquoy les Politiques les appellent négligens et intéressez et croyent que les Suiets en receuront tousiours bien moins de grâces et de bien-faits que des autres. Vn Prince, dit Tacite, instruit aux coustumes estrangères plustost qu’en celles de son Royaume, sera nonseulement suspect au peuple, mais il passera tousiours pour fascl1eux et peu bienfaisant. Et ce que cet Autheur dit d’vn Prince , il le faut entendre également d’vn Ministre, parceque, bien qu’il y aye de la différence dans le caractère, il n’y en a presque point: dans le pouuoir.

Cette authorité de Tacite me fait passer à la troisième raison, qui est qu’vn Estranger ne peut estre en seureté contre la défiance du peuple, ny contre la ialousie des grands, si premièrement il ne se fortifie de gardes, s’il ne dispose des meilleures places, s’il ne change les Magistrats, s’il n’engloutit les charges séculières etles dignitez Ecclésiastiques, s’il n’arrache les Citoyens de leur bien, et s’il ne leur oste le crédit pour donner tous les deux à des Estraugers, en vn mot, s’il ne se fait diuerses créatures, pour l’agrandissement desquelles il faut abaisser tout le reste; et ces moyens sont insupportables au peuple.

Enfin, c'est vne chose honteuse à vn peuple qui ne manque pas de personnes capables du Ministère, de se voir soumis à vn Estranger. C’est pourquoy, comme lorsque cette eslection vient du peuple, elle luy est désauantageuse, parceque c’est vne marque de sa lascheté et de son ingratitude, puisqu’il ayme mieux se soumettre à vn Estranger qu’à vn de ses Concitoyens; de mesme lorsque le choix d’vn Estranger pour Ministre vient de la volonté du Prince, il est honteux à celui qui le fait, et au peuple qui le soufre, parceque c’est vne marque presqu’infaillible que dans tout l’Estat il n’y a point d’hommes assez intelligens pour s’en bien acquitter; ce qui est la plus misérable condition et du prince et du peuple dans laquelle ils se puissent trouuer. Et les Scythes, quoique barbares, l’ont si bien recognu que mesme ils ne s’en purent taire, estant en la puissance du grand Alexandre. Bien que tu sois, luy dirent ils, plus fort que tous les autres, toutefois souuiens t0] que personne ne veut souffrir la domination des Estrangers, comme le remarque Hérodote en son liure VI.

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MADAME, s’il est véritable, comme l’on n’en peut douter, que les Roys sont les images de Dieu, puisqu’ils

‘ Bonne pièce, dit Naudé, qui est composée avec adresse, et dont le raisonnement est ingénieusemcnt aiguisé et proprement assaisonné.

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